La première traduction française intégrale des Tableaux de voyage de Heine paraît en 1834 chez Renduel, supervisée par Heine lui-même, qui en rédige la préface. J’ai traduit le texte allemand de la préface tel qu’il figure dans les Sämtliche Werke de l’édition de Düsseldorf, édité par Jost Hermand ; cette préface a elle-même été traduite en français pour l’édition de 1834. Elle est consultable en ligne sur Gallica. Si, comme le suggère Heine, les lecteurs comparent original et traduction, ils constateront que la traduction de 1834, loin de retrancher à l’original allemand, ajoute ici anecdotes et bons mots, là tout un passage sur le retranchement dans l’édition française de toute une partie du texte sur l’île de Norderney. Pour ma part, j’ai voulu traduire le texte allemand selon le précepte même énoncé ici par Heine – mais guère mis en application dans la première traduction : « Le style, l’ordre dans les pensées, les transitions, les sorties, les bizarreries dans l’expression, bref tout le caractère de l’original allemand, ont été rendu mot pour mot, autant qu’il a été possible, dans cette traduction française des Tableaux de voyage »

Cela sera toujours une question difficile à résoudre que de savoir comment on doit traduire en français un écrivain allemand. Doit-on ici et là retrancher des pensées et des images, si ces dernières ne s’accordent pas au goût civilisé des français, et peuvent leur apparaître surcharge déplaisante, et même ridicule ? Ou doit-on laisser pénétrer au beau milieu du beau monde littéraire de la capitale le sauvage allemand, avec toute son originalité, fantastiquement coloré des jeux de mots et chargé d’ornements lourdement poétiques ? En ce qui me concerne, je crois qu’il ne faut pas traduire le sauvage allemand en un français apprivoisé, et je me donne moi-même ici dans ma barbarie originelle. Je ne me suis soucié que d’une chose : si je ne porte pas de gants ici, pour autant je me suis bien lavé les mains, et vous pouvez me la serrer amicalement. Vous pouvez également tâter mes armes, l’épée, la hache, même le carquois où sont mes flèches ; j’en ai brisé les pointes, comme nous autres sauvages avons coutume de faire lorsque nous approchons de quelque lieu saint. Soit dit entre nous, ces pointes n’étaient pas seulement acérées, mais aussi empoisonnées ; maintenant elles sont parfaitement inoffensives et sans danger, et vous pouvez vous divertir de leurs pennes colorés, et vos enfants peuvent même en faire leurs jouets.

Je vais quitter le langage sauvage et tatoué et m’exprimer dans un français civilisé :

Le style, l’ordre dans les pensées, les transitions, les sorties, les bizarreries dans l’expression, bref tout le caractère de l’original allemand, ont été rendu mot pour mot, autant qu’il a été possible, dans cette traduction française des Tableaux de voyage. Le goût, l’élégance, l’agrément, la grâce ont été sans pitié sacrifiés à la fidélité littérale. C’est maintenant un livre allemand en langue française, et il ne prétend aucunement plaire au public français, mais bien plutôt le familiariser avec une originalité étrangère ; en d’autre mots il ne veut pas divertir mais enseigner. C’est de cette façon que nous autres allemands avons traduit les auteurs étrangers, et cela a porté ses fruits : nous y avons gagné de nouvelles perspectives, de nouvelles formes lexicales, de nouvelles façons de parler. Cela ne devrait pas vous faire de mal d’ambitionner de semblables gains.

Mais si tout d’abord mon but était de vous familiariser avec le caractère de ce livre étranger, je tenais moins à vous en délivrer le contenu exhaustif ; d’une part parce que bon nombre des passages qui reposent sur des localismes, des allusions à l’époque, des jeux de mots et autres spécialités ne peuvent pas du tout être rendus en français, d’autre part parce que bon nombre de passages qui attaquent avec la plus grande hostilité des personnes ou des circonstances précises pourraient occasionner les plus terribles malentendus. C’est pourquoi j’ai retranché de volume de grands morceaux, parfois des chapitres entiers, et du volume suivant je devrai retrancher encore davantage. Cependant, pour que les lecteurs qui souhaiteraient comparer original et traduction ne puissent m’accuser de concessions malvenues, je veux m’en expliquer très clairement.

À l’exception de quelques feuillets à la fin du deuxième volume, ce livre a été écrit avant la révolution de juillet. À cette époque la répression avait occasionné un silence général en Allemagne, les esprits avaient sombré dans la léthargie du désespoir, et l’homme qui alors osait encore parler devait parler avec une passion d’autant plus grande qu’il désespérait de la victoire de la liberté et que le parti de la prêtrise et de l’aristocratie intensifiait contre lui, l’individu isolé, son action infâme. Ce n’est que par habitude que j’emploie les expressions prêtrise et aristocratie, parce qu’à l’époque je m’en étais toujours servi lorsque moi, l’individu isolé, j’avais mené contre l’union des champions des temps passés la polémique susmentionnée. Ces expressions étaient universellement compréhensibles, et pour parler franchement je vivais encore à l’époque de la terminologie de 1789 et faisais grandes dépenses de tirades contre le clergé et la noblesse, ou, comme je viens de les nommer, la prêtrise et l’aristocratie. Mais j’ai fait du chemin depuis, et mes bons allemands, qui, réveillés par les canons de Juillet, se sont mis dans mes pas et parlent la langue de 1789 voire de 1793, sont maintenant si loin de moi que j’ai disparu de leur champ de vision et qu’ils croient m’avoir laissé en arrière. De la façon la plus odieuse, je suis accusé de modérantisme, et ils me trouvent des liens avec les aristocrates, et je vois déjà venir le jour où on m’inculpera d’entente avec la prêtrise. Mais dans le fond le problème vient du fait que par le mot aristocratie je ne désigne pas la noblesse de naissance, mais tous ceux qui exploitent le peuple, quel que soit leur nom. La belle formule que nous devons, comme tant d’autres choses excellentes, aux saint-simoniens, « l’exploitation de l’homme par l’homme », nous mène plus loin que toutes les réclamations sur les privilèges de la naissance. Même notre vieux cri de guerre, « écrasez l’infâme », a été remplacé par de meilleurs mots d’ordre. Il ne s’agit plus de détruire dans la violence l’ancienne église, mais il s’agit d’en fonder une nouvelle, et il n’est plus lieu d’exterminer les prêtres, maintenant nous voulons être prêtres nous-mêmes.

Pour l’Allemagne certes la période de la négation n’est pas encore terminée, et même elle ne fait que commencer. Pour la France elle semble en revanche toucher son terme, et du moins je crois qu’il ne reste ici plus grand chose à détruire, et que l’on devrait plutôt s’adonner à des efforts plus positifs. Tandis donc que j’ai fait publier une nouvelle fois sans la modifier la dernière édition des Tableaux de voyage en allemand, j’ai en revanche, dans cette édition française, réprimé autant que possible les velléités politiques, qui en France ne sont plus d’actualité.

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