H. HEINE, LE LIVRE DE LE GRAND, TRADUIT PAR CLAIRE PLACIAL, SOMMAIRE


En guise d’étrennes pour la nouvelle année, et avant de passer à des agapes plus substantielles, j’apporte à la table du Festin une fricassée de mauvais poètes. Heine, qui pourtant écrit ailleurs

Und allen schlechten Poeten vergab ich,
Wie einst mir selber vergeben soll werden
(Et j’ai pardonné à tous les mauvais poètes
Comme on devra un jour aussi me pardonner)

a néanmoins la dent dure et la langue bien affutée, lorsqu’il s’agit de mettre en boîte ses contemporains. Cette page, au sein du chapitre 14 qui est globalement consacré à la création poétique, suit l’évocation – on ne peut plus satirique – des moyens de subsistance du poète, qui consomme des imbéciles, en d’autres termes, qui gagne sa vie par la publication de chroniques satiriques. Il réussit à vivre relativement confortablement, puisque les imbéciles ne manquent ni à Hambourg, ni ailleurs. On ne se souvient pas aujourd’hui de Clauren et von Weiss, qu’il attaque rageusement dans les pages du Livre de Le Grand qu’il consacre à la création poétique. Il ne sera pas difficile néanmoins de voir dans Clauren et von Weiss des figures de l’imbécillité universelle, dans sa variante littéraire ; la façon dont Heine les passe sur le grill, eux, les crêpes de Berlin et les tartes de Vienne, reste férocement réjouissante. Elle témoigne aussi de la grande inventivité culinaire de Heine, qui n’est du reste pas la moindre des raisons de la sympathie que je lui voue.


Heine, Le livre de Le Grand, fin du chapitre 14.

Vous voyez ainsi, Madame, vous n’avez pas besoin de vous faire de souci pour moi. Je peux tout envisager sereinement en ce monde. Le Seigneur m’a gratifié de biens terrestres aussi, et même s’il n’a pas été jusqu’à me livrer le vin directement dans ma cave, il me permet tout de même de travailler sa vigne, je n’ai qu’à lire les raisins, à les écraser, à les presser, à les mettre dans des paniers, et ensuite je récolte le clair don divin ; et même si les imbéciles ne me tombent pas tout rôtis dans la bouche, mais courent à ma rencontre tout crus et mal assaisonnés, je sais quand même les tourner à la broche le temps qu’il faut, les mijoter, les poivrer, de telle sorte qu’ils soient tendres et comestibles. Vous vous amuserez bien, Madame, quand je donnerai ma grande fête. Madame, vous louerez ma cuisine. Vous devrez avouer que je sais entretenir mes satrapes avec autant de pompe que jadis le grand Ahasveros qui était roi et régnait de l’Inde à la Maurétanie, sur cent-vingt-sept provinces. Je ferai des hécatombes entières d’imbéciles. Le grand philoschnaps, qui, comme jadis Jupiter, a pris la forme d’un bœuf et beugle pour se faire applaudir par l’Europe, fournira le rôti de bœuf ; un triste auteur de tragédie qui sur des planches représentant un triste royaume persan nous a montré un triste Alexandre, fournira à ma table une tête de cochon tout à fait excellente, souriant d’un air doux-amer, à son habitude, et avec une tranche de citron dans la gueule et couvert de feuilles de laurier par la cuisinière, qui s’y entend en art ; le chantre des lèvres de corail, des cous de cygne, des sautillantes petites collines de neiges, des petites babioles, des petits mollets, des petits Mimiles, des petits baisers et des petits assesseurs, en l’espèce H. Clauren, ou, comme sur la Friedrichstrassen l’appellent les pieuses bernardines, « Père Clauren ! notre Clauren ! », ce Véritable me fournira tous les plats qu’il sait décrire dans son petit bordel de poche annuel, et il nous donne encore rien que pour nous une petite écuelle supplémentaire de petits légumes, du céleri, « qui nous font battre d’amour notre petit cœur » ; une sage et dure dame de la cour, dont seule la tête est consommable, nous fournit un met analogue, en l’occurrence l’asperge ; et il ne manquera pas de saucisse de Göttingen, de viande fumée de Hambourg, de la poitrine d’oie de Poméranie, de langues de bœuf, de cervelle de veau à la vapeur, de museau, de morue sèche, et de toutes sortes de gelée, de crêpes de Berlin, de tartes de Vienne, de confitures.

Madame, rien qu’à y penser j’ai l’estomac qui déborde ! Au diable ces agapes ! Je ne peux pas en supporter autant. Ma digestion est mauvaise. La tête de cochon me fait le même effet qu’au reste du public allemand – il me faut ensuite manger une salade Willibald-Alexis : ça purge. – Oh, l’infortunée tête de cochon avec sa sauce encore plus infortunée, qui n’est ni grecque ni perse, qui a au contraire un goût de thé au savon vert –

Traduit par Claire Placial, le 31 décembre 2011

Sie sehen also, Madame, für mich brauchen Sie nichts zu besorgen. Ich kann alles ruhig ansehn in dieser Welt. Der Herr hat mich gesegnet mit irdischen Gütern, und wenn er mir auch den Wein nicht ganz bequem in den Keller geliefert hat, so erlaubt er mir doch in seinem Weinberge zu arbeiten, ich brauche nur die Trauben zu lesen, zu keltern, zu pressen, zu bütten, und ich habe dann die klare Gottesgabe; und wenn mir auch nicht die Narren gebraten ins Maul fliegen, sondern mir gewöhnlich roh und abgeschmackt entgegenlaufen, so weiß ich sie doch so lange am Spieße herumzudrehen, zu schmoren, zu pfeffern, bis sie mürbe und genießbar werden. Sie sollen Ihre Freude haben, Madame, wenn ich mal meine große Fete gebe. Madame, Sie sollen meine Küche loben. Sie sollen gestehen, daß ich meine Satrapen ebenso pompöse bewirten kann, wie einst der große Ahasveros, der da König war, von Indien bis zu den Mohren, über hundertundsiebenundzwanzig Provinzen. Ganze Hekatomben von Narren werde ich einschlachten. Jener große Philoschnaps, der, wie einst Jupiter, in der Gestalt eines Ochsen, um den Beifall Europas buhlt, liefert den Ochsenbraten; ein trauriger Trauerspieldichter, der auf den Brettern, die ein traurig persisches Reich bedeuteten, uns einen traurigen Alexander gezeigt hat, liefert meiner Tafel einen ganz vorzüglichen Schweinskopf, wie gewöhnlich sauersüßlächelnd mit einer Zitronenscheibe im Maul und von der kunstverständigen Köchin mit Lorbeerblättern bedeckt; der Sänger der Korallenlippen, Schwanenhälse, hüpfenden Schneehügelchen, Dingelchen, Wädchen, Mimilichen, Küßchen und Assessorchen, nämlich H. Clauren, oder wie ihn auf der Friedrichstraße die frommen Bernhardinerinnen nennen, « Vater Clauren! unser Clauren! » dieser Echte liefert mir all jene Gerichte, die er in seinen jährlichen Taschenbordellchen mit der Phantasie einer näscherischen Küchenjungfer so jettlich zu beschreiben weiß, und er gibt uns noch ein ganz besonderes Extra-Schüsselchen mit einem Sellerie-Gemüschen, « wonach einem das Herzchen vor Liebe puppert »; eine kluge, dürre Hofdame, wovon nur der Kopf genießbar ist, liefert uns ein analoges Gericht, nämlich Spargel; und es wird kein Mangel sein an Göttinger Wurst, Hamburger Rauchfleisch, pommerschen Gänsebrüsten, Ochsenzungen, gedämpftem Kalbshirn, Rindsmaul, Stockfisch, und allerlei Sorten Gelee, Berliner Pfannkuchen, Wiener Torte, Konfitüren

Madame, ich habe mir schon in Gedanken den Magen überladen! Der Henker hole solche Schlemmerei! Ich kann nicht viel vertragen. Meine Verdauung ist schlecht. Der Schweinskopf wirkt auf mich wie auf das übrige deutsche Publikum – ich muß einen Willibald-Alexis-Salat darauf essen, der reinigt – Oh! der unselige Schweinskopf mit der noch unseligern Sauce, die weder griechisch noch persisch, sondern wie Tee mit grüner Seife schmeckt –

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