Où ?

Le dernier repos de celui que le voyage
A fatigué, où sera-t-il ?
Sous les palmiers du sud ?
Sous les tilleuls du Rhin ?

Serai-je, quelque part dans le désert,
Enfoui par des mains étrangères ?
Ou reposerai-je sur les bords
D’une mer, dans le sable ?

Quoi qu’il en soit ! le ciel de Dieu
m’entourera, là-bas comme ici
Et en guise de veilleuses flotteront
La nuit au dessus de moi les étoiles.
Traduit par Claire Placial

Wo ?

Wo wird einst des Wandermüden
Letzte Ruhestätte sein ?
Unter Palmen in dem Süden ?
Unter Linden an dem Rhein ?

Werd’ich wo in einer Wüste
Eingescharrt von fremder Hand ?
Oder ruh’ ich an der Küste
Eines Meeres in dem Sand ?

Immerhin ! wird mich umgeben
Gottes Himmel, dort wie hier
Und als totenlampen schweben
Nachts die Sterne über mir

Voilà un poème dont je n’ai pas bien réussi à comprendre s’il avait été publié du vivant de Heine, toujours est-il que je l’ai noté sur les photos que j’ai prises de sa tombe à Montmartre.

De Tombeau de Heine

La pensée de sa propre mort a fourni à Heine nombre de réflexions. Dès les Reisebilder, le poète encore vingtenaire imagine son suicide, son dernier monologue et ses funérailles, dont la pensée est encore largement une rêverie non dénuée de narcissisme, vite évacuée au profit d’une déclaration d’amour à la vie (malgré toutes les misères infligées par les femmes. Voir à ce sujet le chapitre trois du Livre de Le Grand publié ici-même. En tout cas la rêverie sur la sépulture dans ce livre de jeunesse témoigne des lointaines racines de l’épitaphe, puisque dès le Livre de Le Grand, la question de l’arbre semble cruciale au poète : « Un arbre ombragera ma tombe. J’aimerais bien un palmier, mais ils ne poussent pas au nord. Cela sera sans doute un tilleul, et les soirs d’été, les amoureux s’y assiéront et s’y conteront fleurette ; le serin qui se balance dans les branches en les écoutant s’est tu, et mon tilleul bruissera gentiment au dessus des têtes des bienheureux, qui sont si heureux qu’ils n’ont même pas le temps de lire ce qui est écrit sur la blanche pierre tombale. »). Le poème épitaphe, ainsi que le poème qui suit, dont j’ai traduit le titre, assez ironique, par « Célébration mémorielle », bien plus tardifs l’un comme l’autre (ils sont rédigés à Paris, Heine vit à Montmartre, sa femme Mathilde est française), témoignent d’une projection bien plus concrète du poète qui imagine sa sépulture. Curieusement – ou pas – si l’épitaphe renvoie aux chers arbres, le palmier, arbre du lointain sud de l’imagination, et le tilleul allemand, sans désigner la tombe parisienne sur laquelle les vers seront gravés ; le poème « célébration mémorielle » représente en revanche bien plus réalistement la grosse Mathilde, Frau Heine, fatiguée de la promenade jusqu’à la tombe de feu son mari poète. Si le premier poème n’a rien d’ironique, le second passe de la simplicité de la première strophe – ni messe ni kaddish – à la vision humoristique de la veuve éplorée ; une certaine tendresse s’y voit pourtant. Du reste c’en est presque à croire que Heine a alors déjà commandé son monument : son buste y est si haut placé que l’on se dévisse le cou à le contempler.

Je ne voudrais pas dire de bêtise, mais je crois, j’espère, qu’il y a un tilleul près de la tombe de Heine. (S’il n’y en a pas, je cours en planter un.)

Célébration mémorielle

On ne chantera pas la messe
On ne dira pas le kaddish
Rien ne sera dit, rien ne sera chanté
Le jour de mort.

Mais peut-être qu’un jour comme aujourd’hui
Si le temps est beau et doux
Madame Mathilde ira en promenade
À Montmartre avec Pauline.

Munie d’une couronne d’immortelles
Elle vient fleurir ma tombe
Et elle soupire : Pauvre homme !
Humide tristesse dans son regard.

Hélas, ma demeure est sise bien trop haut
Et je n’ai pas ici de chaise
À proposer à ma douce
Ah ! Elle tremble sur ses pieds las.

Douce grosse enfant, à pieds
Tu ne peux rentrer à la maison ;
Près de la barrière à la grille
Tu verras les fiacres qui attendent.
Traduit par Claire Placial

Tombeau de Heine

Gedächnisfeier

Keine Messe wird man singen,
Keinen Kadosch wird man sagen,
Nichts gesagt und nichts gesungen
Wird an meinen Sterbetagen.

Doch vielleicht an solchem Tage,
Wenn das Wetter schön und milde,
Geht spazieren auf Montmartre
Mit Paulinen Frau Mathilde.

Mit dem Kranz von Immortellen
Kommt sie, mir das Grab zu schmücken,
Und sie seufzet: »Pauvre homme!«
Feuchte Wehmut in den Blicken.

Leider wohn ich viel zu hoch,
Und ich habe meiner Süßen
Keinen Stuhl hier anzubieten;
Ach! sie schwankt mit müden Füßen.

Süßes, dickes Kind, du darfst
Nicht zu Fuß nach Hause gehen;
An dem Barrieregitter
Siehst du die Fiaker stehen.