De la correspondance entre William Butler Yeats et Maud Gonne, seules restent les lettres écrites par l’activiste irlandaise au poète ; à quelques exceptions près, celles de Yeats ont disparu. Au désespoir de Yeats, la profonde amitié qui les liait ne s’est jamais transformée en amour réciproque et les trois demandes en mariage qu’il a faites furent sanctionnées par un refus. Fallait-il être amoureux de son malheur, et désirer que sa vie eût forme tragique pour ainsi s’obstiner ! On sait que Maud tenait l’amour physique en horreur, qui est si peu de choses en comparaison de la vie spirituelle…

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Paris, 26 juillet [1908]

Willie

Ce n’est pas sous une semaine mais le lendemain que je vous écris. J’ai fait une si merveilleuse expérience la nuit dernière qu’il faut que je sache immédiatement si elle vous a affecté & comment ? car avant tout je ne veux rien faire qui vous distraie de votre travail, ou vous fasse travailler plus laborieusement – Cette pièce sera une chose merveilleuse & doit d’abord être achevée – rien ne doit interférer avec elle –
La nuit dernière toute ma maison s’est vidée à onze heures moins le quart et j’ai songé à vous rejoindre par voie astrale. Ce n’était pas vos heures de travail & j’ai pensé qu’en vous rejoignant je serais même capable de vous laisser un peu de ma vitalité & de mon énergie, ce qui vous épargnerait quelques efforts le lendemain – J’avais vu la veille, en me réveillant, une forme curieuse et vaguement égyptienne, flottant au-dessus de moi (comme dans le dessin de Blake de l’âme quittant le corps) – Elle était avait comme des habits de papillon & et avait des ailes curieuses bordées d’or dans lesquelles elle pouvait se replier – j’eus l’idée qu’il s’agissait de moi, d’un corps dans lequel je pouvais voyager dans l’astral – à onze heures moins le quart la nuit dernière j’ai revêtu ce corps & pensé fortement à vous & désiré vous rejoindre. Nous sommes allés quelque part dans l’espace, je ne sais où – je percevais la lumière des étoiles & entendais la mer en-dessous de nous. Vous aviez pris la forme, je crois, d’un grand serpent, mais je n’en suis pas tout à fait sûre. J’ai seulement vu distinctement votre visage & comme je vous regardais dans les yeux (comme j’ai fait à Paris le jour où vous m’avez demandé à quoi je pensais) & vos lèvres ont touché les miennes. Nous nous sommes mêlés l’un à l’autre jusqu’à former rien qu’un être, un être plus grand que nous-mêmes qui ressentait & connaissait tout avec une double intensité – la pendule sonnant onze heures rompit le charme & tandis que nous nous séparions j’avais l’impression que la vie m’était retirée de la poitrine dans une douleur presque physique. J’ai recommencé deux fois, et à chaque fois c’était la même chose – à chaque fois j’étais extirpée par un léger bruit dans la maison. Puis je suis montée me coucher & j’ai rêvé de vous en des rêves confus de vie ordinaire. Nous étions en Italie ensemble (je pense que cela provient d’un mot de votre lettre que j’ai relue avant de dormir). Nous étions plutôt heureux & parlions de cette merveilleuse vision spirituelle que j’ai décrite – vous prétendiez qu’elle accroitrait le désir physique – Ce qui m’a troublée quelque peu – car il n’y avait rien de physique dans cette union – L’union matérielle n’est qu’une ombre faible en comparaison de cela – écrivez-moi vite et dites-moi si vous en savez quoi que ce soit & ce que vous en pensez & si je puis venir vers vous à nouveau comme cela. Je ne le ferai pas avant que vous me le disiez. Avec vous toujours.

Maud Gonne