Le Faust de Goethe est aussi traducteur. (Les traducteurs, eux-mêmes, se sont-ils pas un peu Faust ? Ne jouent-ils pas avec le feu, et avec l’esprit ?) Drôle de traducteur que ce Faust, qui sentant le déserter le peu de courage qu’il a rassemblé, se console en traduisant le Nouveau Testament. Puisque de fait, c’est du Nouveau Testament qu’il s’agit. Le court passage qui suit est la traduction du passage de la deuxième scène intitulée « Cabinet d’étude » dans lequel Faust rouvre son Original – grec, comme il se doit, sans doute, mais le texte original n’est pas cité par Goethe ; il l’ouvre à la première page de l’Evangile de Jean. Im Anfang war das Wort, traduit Faust pour commencer – « Au commencement était le Verbe », ai-je traduit, suivant en cela dans une traduction relativement littérale quoi que déjà théologiquement orientée du texte allemand la tradition chrétienne francophone, sans citer de Bible française particulière ; pour la phrase allemande, c’est, évidemment, de la traduction de Luther que partent Goethe et son Faust. Le mot sur lequel achoppe Faust, grand absent du texte allemand, c’est le fameux Logos johannique, et certes, comment traduire logos ? Verbe, sens, force, action, à vrai dire, aucun terme ne convient – pas plus en français qu’en allemand ; les deux derniers cependant encore moins que les premiers, et c’est le signe de la lecture non théologique, du moins non chrétienne que fait Faust du début de l’Evangile de Jean, qui de fait ouvre sous l’herméneute, Faust ou un autre, des abymes sur la face desquels, l’Esprit, peut-être, plane. L’Esprit (Geist) auquel fait appel Faust ici, à la lumière de l’ensemble de la pièce, c’est autant l’immanence terrestre ou supraterrestre (l’esprit de la terre, Erdgeist) que l’esprit saint ou toute autre manifestation de la transcendance, d’où sans doute la progression, de terme en terme, vers ce vocabulaire de l’action qui caractérise ce héros pourtant largement introspectif.

*

Ah hélas ! Déjà je ne sens plus déjà, avec la meilleure volonté,
Sourdre de mon sein la satisfaction.
Mais pourquoi le flot si tôt doit tarir,
Et nous abandonner de nouveau à la soif ?
De cela j’ai expérience si grande,
Et ce manque peut être compensé,
Nous savons apprécier le supraterrestre,
Nous nous languissons de la révélation
Qui nulle part plus digne et belle ne brûle
Ailleurs que dans le Nouveau Testament.
Il me tarde d’ouvrir le texte original,
Et, avec un sentiment tout sincère,
De traduire le saint original
Dans ma langue allemande bien-aimée.
(il ouvre un volume et se dispose à traduire)
Il est écrit : « Au commencement était le Verbe ! »
Je butte ici déjà ! Qui m’aidera à poursuivre ?
Je ne peux nullement porter si haut le Verbe,
Je dois traduire autrement,
Si l’Esprit justement m’illumine.
Il est écrit : Au commencement était le Sens.
Songe bien à la première ligne,
Que ta plume point ne se précipite !
Est-ce le sens partout qui agit et crée ?
Il faut mettre : Au commencement était la force !
Mais, même quand je couche cela sur le papier,
Quelque chose m’alarme, et je n’y demeure pas.
M’aide l’Esprit ! J’y vois clair soudain !
Et écris confiant : au commencement était l’action !

Goethe, traduit par Claire Placial

*

Aber ach! Schon fühl’ ich bei dem besten Willen
Befriedigung nicht mehr aus dem Busen quillen.
Aber warum muss der Strom so bald versiegen,
Und wir wieder im Durste liegen?
Davon hab’ ich so viel Erfahrung
Doch dieser Mangel lässt sich ersetzen,
Wir lernen das Überirdische schätzen,
Wir sehnen uns nach Offenbarung,
Die nirgends würd’ger und schöner brennt
Als in dem Neuen Testament.
Mich drängt’s, den Grundtext aufzuschlagen,
Mit redlichem Gefühl einmal
Das heilige Original
In mein geliebtes Deutsch zu übertragen.
(Er schlägt ein Volum auf und schickt sich an.)
Geschrieben steht: „Im Anfang war das Wort!“
Hier stock’ ich schon! Wer hilft mir weiter fort?
Ich kann das Wort so hoch unmöglich schätzen,
Ich muss es anders übersetzen,
Wenn ich vom Geiste recht erleuchtet bin.
Geschrieben steht: Im Anfang war der Sinn.
Bedenke wohl die erste Zeile,
Dass deine Feder sich nicht übereile!
Ist es der Sinn, der alles wirkt und schafft?
Es sollte stehn: Im Anfang war die Kraft!
Doch, auch indem ich dieses niederschreibe,
Schon warnt mich was, dass ich dabei nicht bleibe.
Mir hilft der Geist! Auf einmal seh’ ich Rat
Und schreibe getrost: Im Anfang war die Tat!

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