Chantier de traduction : autour de W. Wordsworth

Everton, 31 mai 1803

Monsieur,

Je suppose que la plupart des hommes jugeront ce que je vais dire à tout le moins étrange, sinon déplacé : mais je suis assez fou pour imaginer que, puisque vous n’êtes pas vous même « sur le registre des hommes communs », vous serez prompt à excuser tout ce que la liberté que je prends a de singulier.

La raison pour laquelle je vous importune, Monsieur, est qu’à l’avenir j’aurai sans doute la satisfaction de me souvenir que j’ai fait au moins une tentative pour obtenir votre amitié attention – et que je n’ai pas, à cause de quelque paresse de ma part, manqué ce sans quoi quel bien ma vie peut-elle donc m’apporter ? Je n’ai pas d’autre motif pour vous solliciter que ce que (c’est ce que je pense) tout homme, qui a lu et ressenti les Ballades lyriques, doit avoir en commun avec moi. Il n’est pas besoin que j’exprime mon admiration et mon amour pour ces ravissants poèmes ; il n’est pas non plus possible que je le fasse. De plus, je suis persuadé que la dignité de votre caractère moral vous place bien tout autant au-dessus de la bassesse de toute vanité qui pourrait être apaisée par des acclamations faibles et insignifiantes telles que les miennes – que la transcendance de votre génie les fait tomber sous elle. Mais je puis dire qu’en général, sans la moindre exagération, toute la somme de plaisir que j’ai reçue de quelques huit ou neuf autres poètes que j’ai pu trouver depuis que le monde est monde – tombe infiniment loin de ce que ces deux volumes enthousiasmants m’ont à eux seuls offert ; que votre nom est en moi à jamais relié aux adorables scènes de la nature ; – et que non seulement vous même mais chaque lieu et objet que vous avez mentionné – et toutes les âmes dans l’adorable communauté qui est la vôtre – à moi

« Sont plus chères que le soleil ! »

Avec de telles vues, il n’est pas surprenant que je tente si sérieusement et humblement de rechercher votre amitié ; – il n’est pas surprenant que l’espoir de cette amitié m’ait nourri tout le long de deux années passées en partie dans le monde – et par conséquent non dans le bonheur ; – que j’aie consacré mes prières matinales et vespérales à l’accomplissement de cet espoir ; – que je la considère à présent comme le seul objet digne de ma nature et capable de récompenser mes souffrances. Parfois, il est vrai, dans la triste et sinistre vacuité du commerce mondain, cet espoir rencontre les cordes qui ont le pouvoir de m’extirper de la léthargie du désespoir ; et parfois, en tant de douloureuses circonstances – tant et tant d’amères souvenances, c’est là mon seul refuge.

Mais mes raisons pour rechercher votre estime – les inventorier serait sans fin et (je crains) inutile ; car je n’oublie pas que les motifs de quelque intimité que ce soit doivent être réciproques : et, hélas ! de moi, ni connu ni reconnu que je suis, pourquoi quiconque – de Dieu la plus insignifiante créature – rechercherait-il l’amitié ? – Quelle raison puis-je invoquer pour être compagnon d’une société telle que la vôtre – qui brille incontestablement d’un génie à ce point sauvage et magnifique ? Je n’ose pas dire que moi aussi je possède quelque étincelle de ce feu céleste qui flamboie là ; car, si je l’ai, elle n’a pas encore pris feu ni brillé en quelque production qui pourrait au moins me porter à votre attention. Mais, bien que je ne démontre aucune prétention positive à un don si élevé, je puis cependant devancer quelques raisons négatives en vertu de quoi vous pourriez me supporter, au moins à distance, afin de me secourir par l’idée que je ne suis pas tout à fait mésestimé à vos yeux – lorsque je dis que ma vie a été principalement consacrée à la contemplation et entièrement à la vénération de la nature – que je ne suis qu’un jeune homme et par conséquent n’ai aucune connaissance qui vous pourrait tirer d’un seul pas hors des douces retraites de la poésie vers les détestables demeures des hommes – que personne ne pourra prétendre, en vertu de l’accointance qu’il pourrait avoir avec moi, importuner votre sainte solitude – et qu’enfin vous aurez dans tous les cas l’occasion de faire parvenir à Dieu le plaisant et reconnaissant encens d’une bonne action – en bénissant l’existence d’un compagnon. Considérant ces aspects, je crois que rien en eux n’est à même de vous faire honte.

Je ne puis rien dire de plus que cela, bien que vous trouverez beaucoup d’esprits correspondant davantage au vôtre – et par conséquent proportionnellement plus dignes de votre considération, vous n’en trouverez jamais aucun qui soit attaché au vôtre avec plus d’empressement – qui soit plus rempli d’admiration pour votre suprématie mentale et d’amour révérencieux pour votre caractère moral – plus prompt (c’est mon cœur qui parle !) à sacrifier jusqu’à sa vie – si seulement cela permettait d’accroître votre intérêt et votre bonheur – que celui qui à présent s’incline devant vous. Et j’ajouterai qu’il n’y a aucun homme sur terre, sauf vous même et un autre (un de vos amis), devant qui je me prosternerais si bas et de façon si implorante.

Cher Monsieur !

A jamais vôtre,

Thomas de Quincey

Chez Mrs Best, Everton, près de Liverpool.