Chantier de traduction : autour de H. Heine

Premier chapitre

Elle était aimable, et Il L’aimait ; Lui en revanche n’était pas aimable, et Elle ne L’aimait pas (pièce ancienne)

Madame, connaissez-vous cette pièce ancienne ? C’est une pièce très extraordinaire, mais un peu trop mélancolique. J’y ai déjà joué le rôle principal, et toutes les dames pleuraient, il y en avait une seule qui ne pleurait pas, elle ne versait pas une seule larme, et c’était précisément la pointe de la pièce, la véritable catastrophe –

O cette larme ! elle me tourmente encore quand j’y pense ; Satan, quand il veut corrompre mon âme, me chuchote à l’oreille une chanson sur cette larme non versée, une chanson fatale avec une mélodie encore plus fatale – ah ! il n’y a qu’en enfer qu’on entend cette mélodie ! —————————————–

Comment on vit au paradis, Madame, vous pouvez facilement vous l’imaginer, d’autant plus que vous êtes mariée. On s’y amuse superbement, on a toutes les distractions possibles, on ne vit que de désirs et de plaisirs, tout à fait comme Dieu en France. On mange du matin au soir, et la cuisine est aussi bonne que la chasse, les oies rôties vous volent autour avec le saucier dans le bec, et c’est les flatter que les dévorer, les tartes luisantes de beurre poussent d’elles-mêmes, comme des tournesols, partout des ruisseaux avec du bouillon et du champagne, partout des arbres, où flottent des serviettes, et on mange et s’essuie la bouche, et on remange, sans se corrompre l’estomac, on chante des psaumes, ou on flirte et batifole avec les chers et tendres angelots, ou on va se promener sur la tendre pelouse d’Halleluia, et les ondulantes robes blanches sont très confortables, et rien n’entrave le sentiment de félicité, aucune douleur, aucun malaise, et même, quand quelqu’un marche fortuitement sur l’œil de perdrix d’autrui et s’exclame excusez !, alors l’autre sourit comme illuminé et assure : cela ne me fait pas mal, mon frère, que tu me marches sur le pied, mais au contraire, mon cœur n’en ressent qu’une plus douce béatitude céleste.

Mais de l’enfer, Madame, vous n’avez aucune idée. De tous les diables vous ne connaissez peut-être que le plus petit, le petit belzébuth Amour, le joli croupier de l’enfer, et l’enfer même vous ne le connaissez qu’à travers Don Juan, et pour ce trompeur de femmes, qui donne un vilain exemple, il ne vous semble jamais assez torride, quand bien même nos très estimables directions théâtrales font brûler autant de spectacles de flammes, de pluies de feu, de poudre et de colophane que peut l’exiger un bon chrétien en enfer.

En réalité, l’enfer est bien pire que ne l’imaginent nos directeurs de théâtre – sinon, ils ne laisseraient pas s’y passer autant de mauvaises pièces – en enfer il fait une chaleur infernale, et lorsque j’y suis allé pendant la canicule, j’ai trouvé que c’était intenable. Vous n’avez aucune idée de l’enfer, Madame. Nous en recevons peu de nouvelles officielles. Que les pauvres âmes doivent toute la journée y lire en bas les mauvais sermons qui sont imprimés ici en haut – c’est de la diffamation. Ce n’est pas horrible à ce point en enfer, Satan ne pourra jamais concocter de supplices aussi raffinés. En revanche la représentation qu’en fait Dante est un peu trop mesurée, dans l’ensemble trop poétique. Quant à moi, l’enfer m’est apparu comme une grande cuisine bourgeoise, avec un poêle infiniment long, sur lequel étaient disposées trois rangées de pots en fer, et à l’intérieur se trouvaient les damnés qu’on rôtissait. Dans une des rangées se trouvaient les pécheurs chrétiens, et, il faudra bien le croire ! leur nombre n’était pas petit, et les diables attisaient sous eux le feu avec un affairement particulier. Dans une autre rangée se trouvaient les juifs, qui criaient continuellement et que les diables parfois taquinaient, et une illustration parfaitement burlesque en eut lieu, lorsqu’un gros prêteur sur gage essoufflé se plaignit de la chaleur excessive, et qu’un petit diable lui versa quelques sauts d’eau froide sur la tête, afin qu’il voie que le baptême est un véritable bienfait rafraîchissant. Dans la troisième rangée se trouvaient les païens qui, tout comme les juifs, ne peuvent avoir part à la béatitude et doivent brûler éternellement. J’ai entendu comment l’un d’entre eux, sous qui un diable costaud plaçait de nouveaux charbons, s’écria parfaitement indigné en sortant de son pot : « épargne-moi, j’étais Socrate, le plus sage des mortels, j’ai enseigné la vérité et la justice et sacrifié ma vie pour la vertu. » Mais le diable, costaud et stupide, ne se laissa pas distraire de sa tâche et marmonna : « Eh quoi ! tous les païens doivent brûler, et nous ne pouvons pas faire d’exception pour une seule personne. » – – Je vous assure, Madame, la chaleur était épouvantable, et des cris, des sanglots, des gémissements, des coassements, des grincements, des sifflements) – et à travers tous ces sons effroyables on percevait toujours cette fatale mélodie de la chanson de la larme non versée.