Le livre de Le Grand, inclus dans les Tableaux de voyage, est un récit à la nature curieuse. Sa construction, en apparence décousue, est en réalité très maîtrisée, d’autant que sautant d’un thème à l’autre, Heine en revient à son point de départ (voir la traduction du premier chapitre) : « Elle était aimable, et Il L’aimait ; Lui en revanche n’était pas aimable, et Elle ne L’aimait pas (pièce ancienne). Le texte est largement autobiographique, notamment en deux de ses étapes : l’évocation de l’enfance du poète, aux chapitres 6 à 10, et l’élaboration de ce qu’on pourrait appeler l’art poétique de Heine – terme du reste bien grandiloquent pour un auteur que le rire ne quitte guère, mais néanmoins les propos sur l’art et l’écriture dans Le Livre de Le Grand, même s’ils s’expriment à travers la satire des contemporains, sont à prendre au sérieux.

Le texte dont voici la traduction est le début du chapitre 6. Commence ici le souvenir de l’enfance à Düsseldorf, le souvenir des êtres qui ont composé le paysage humain de Heine, sur fond d’occupation napoléonienne – Le Grand est un tambour français logé chez la famille de Heine. C’est cet extrait qui m’a donné envie de traduire la prose de Heine. À cause de la tendresse pour les morts, et à cause du renversement perpétuel, du pathos à l’ironie, qui ici est d’autant plus présent, me semble-t-il, que ce que l’écrivain évoque est grave et sérieux. C’est le vieux savant mourant craignant que les vers ne trouvent pas assez d’idées dans sa cervelle, c’est le petit chat qui a longtemps survécu au petit garçon qui l’a sauvé de la noyade en se noyant lui-même, c’est enfin le motto du poète : amour, vérité, liberté et soupe aux écrevisses. Comme s’il fallait se sauver du pathos par la pointe. Nous en sauvons-nous pour autant ?

Oui, Madame, c’est là que je suis né, et je le fais remarquer explicitement pour le cas où, après ma mort, quelque sept villes – Schilda, Krähwinkel, Polkwitz, Bockum, Dülken, Göttingen et Schöppenstadt – se disputent l’honneur d’être ma ville natale. Düsseldorf est une ville sur le Rhin, 16 000 gens y vivent, et en outre plusieurs centaines de milliers de gens y sont enterrés. Et sous terre sont plusieurs dont, selon ma mère, il vaudrait mieux qu’ils vivent encore, par exemple mon grand père et mon oncle, le vieux M. von Geldern et le jeune M. von Geldern, qui étaient tous deux des docteurs très renommés et ont sauvé tant de gens de la mort et ont pourtant dû mourir eux-mêmes. Et la pieuse Ursula, qui m’avait porté dans ses bras quand j’étais enfant, y est aussi enterrée, et un rosier pousse sur sa tombe – elle aimait tant le parfum des roses pendant sa vie, et son cœur était plein de parfum de rose et de bonté. Le vieux sage Kanonikus y est aussi enterré. Dieu qu’il avait l’air misérable, lorsque je l’ai vu pour la dernière fois ! Il n’était plus composé que d’esprit et de pansements et étudiait tout de même jour et nuit, comme s’il craignait que les vers ne trouvent pas assez d’idées dans sa tête. Le petit Wilhelm y git aussi, et c’est ma faute. Nous étions camarades d’école au cloître des franciscains et jouions du côté du bâtiment où la Düssel coule entre deux murs de pierre, et j’ai dit : « Wilhelm, va donc chercher le petit chat qui est tombé dans l’eau » – et il descendit joyeusement en passant sur la planche jetée au dessus du ruisseau, sortit le petit chat de l’eau, mais y tomba lui-même, et quand on l’en sortit, il était trempé et mort. Le petit chat a encore vécu longtemps.

La ville de Düsseldorf est très belle, et quand au loin on pense à elle et que par hasard on y est né, on se sent tout drôle. J’y suis né, et dans ces cas-là je crois que je dois rentrer à la maison tout de suite. Et quand je dis rentrer à la maison, je veux dire la Bolkerstrasse et la maison où je suis né. Cette maison sera bientôt un objet de curiosité, et j’ai fait dire à la vieille femme qui la possède qu’elle ne devait la vendre en aucun cas. Elle recevrait aujourd’hui pour toute la maison à peine autant que ne rapporteront les seuls pourboires qu’un jour les riches anglaises à voilette verte donneront à la bonne, quand elle leur montrera la chambre où j’ai vu le jour, et le poulailler où mon père m’enfermait quand j’avais boulotté le raisin, et aussi les portes brunes sur lesquelles ma mère, avec des craies, m’a appris à écrire l’alphabet – Dieu ! Madame, si je deviens un écrivain connu, ça aura coûté assez de peine à ma mère.

Mais pour l’instant ma gloire dort encore dans les carrières de marbre de Carrare, le laurier avec lequel on m’a pour rire orné le front n’a pas encore diffusé son parfum dans le monde entier, et si maintenant les riches anglaises à voilettes verte se rendent à Düsseldorf, elles ne visitent pas la célèbre maison et vont directement à la place du marché et contemplent la statue noire et colossale d’un chevalier dressée au milieu de la place. Elle est censée représenter le prince électeur. Il porte un harnachement noir, une perruque à grappe descendant fort bas – quand j’étais petit j’ai entendu dire que l’artiste qui a fondu cette statue avait, pendant la fonte, remarqué avec épouvante que le métal n’allait pas suffire, et alors les bourgeois de la ville avaient accouru et avaient apporté leurs cuillers d’argent pour achever la fonte – je restais alors des heures debout devant la statue équestre à me creuser la cervelle : combien de cuillers en argent pouvait-il bien y avoir là dedans, et combien de tartelettes au pommes on pourrait acheter avec tout cet argent ? C’est que les tartelettes aux pommes étaient ma passion à l’époque – maintenant c’est l’amour, la vérité, la liberté et la soupe aux écrevisses – et justement, non loin de la statue du prince électeur, au coin du théâtre, se tenait habituellement ce type drôlement bâti, aux jambes arquées, portant un tablier blanc et suspendue autour du cou une corbeille pleine de tartelettes aux pommes au parfum délicieux, qu’il savait vanter avec une voix irrésistible de soprano : « Les tartelettes sont toutes fraîches, elles sortent du four, comme leur odeur est délicate ! » – Vraiment, quand, plus tard dans ma vie, le tentateur a voulu triompher de moi, il a parlé avec une semblable voix de soprane, et je ne serais pas resté douze heures entières chez Signora Giulietta si elle n’avait employé avec moi le doux ton parfumé des tartelettes aux pommes. Et vraiment, jamais des tartelettes aux pommes ne m’auraient autant charmé si le bossu Hermann ne les avait si mystérieusement recouvertes de son tablier blanc – et ce sont les tabliers, qui – mais je me laisse emporter loin du sujet, je parlais en effet de la statue équestre, qui a tant de cuillers d’argent dans le corps, et pas de soupe, et qui représente le prince électeur Jan Wilhelm.