Chantier de traduction : autour de H. Heine

Elle était aimable, et Il L’aimait ; Lui en revanche n’était pas aimable, et Elle ne L’aimait pas (pièce ancienne)

Madame ! cette vieille pièce est une tragédie, même si le héros n’y est pas tué, non plus qu’il ne s’y tue. Les yeux de l’héroïne sont beaux, très beaux – Madame, ne sentez-vous pas un parfum de violette ? – très beaux, et pourtant acérés au point qu’ils m’ont percé le cœur comme des poignards de verre, et sont sans doute ressortis de l’autre côté dans mon dos – mais pourtant je ne suis pas mort de ces yeux assassins. La voix de l’héroïne est belle aussi – Madame, n’avez-vous pas entendu à l’instant un rossignol chanter ? – une belle voix soyeuse, un doux tissu de sons ensoleillés, et mon âme y fut prise et s’y étrangla et se tourmenta. Moi même – c’est le comte du Gange qui parle maintenant, et l’histoire a lieu à Venise – moi même j’en avais assez des tourments de ce genre, et pensai dès le premier acte mettre fin à la pièce, et de sonner la cloche de fin en me tirant une balle dans la tête, et je m’en allai à un magasin de galanteries sur la Via Burstah, où je trouvai une paire de beaux pistolets exposés dans une boîte – je me rappelle encore très bien, ils se trouvaient à côté de moult joyeux jouets d’ivoire et d’or, des cœurs en fer pendus à des chaînettes dorées, des tasses de porcelaine avec des devises tendres, des boîtes de tabac à priser avec de jolies images, par exemple la divine histoire de Suzanne, le chant du cygne de Léda, l’enlèvement des Sabines, Lucrèce, cette grosse vertu au sein découvert dans lequel elle s’enfonce le poignard après-coup, la bienheureuse Bethmann, la belle ferronière, rien qu’attirants visages, mais j’ai quand même acheté les pistolets, sans beaucoup marchander, et puis j’ai acheté des balles, puis de la poudre, et puis je suis allé dans la cave du Signor Unbescheiden, et me fis apporter des huitres et du vin du Rhin-
Je ne pouvais pas manger et encore moins boire. De chaudes gouttes tombaient dans mon verre, et dans le verre je voyais la chère patrie, le Gange bleu et sacré, l’Himalaya éternellement rayonnant, les immenses forêts de banyans, dans les vastes allées entre leurs feuilles déambulaient calmement les sages éléphants et les blancs pèlerins, d’étranges fleurs rêveuses me regardaient, m’avertissant furtivement, de merveilleux oiseaux dorés exultaient sauvagement, les rayons scintillants rayons du soleil et les bruits doucement fous des singes rieurs me taquinaient gentiment, de lointaines pagodes s’élevaient les pieuses prières des prêtres, et parmi elles résonnait la voix fondante et plaintive de la sultane de Dehli – dans ses chambres tapissées elle courait frénétiquement en tous sens, elle déchirait son voile argenté, elle jetait au sol l’esclave noire à l’éventail de plume de paon, elle pleurait, elle fulminait, elle criait – Mais je ne pouvais pas comprendre, la cave du Signor Unbescheiden est distante de trois mille miles du Harem de Dehli, et de plus la belle sultane était morte depuis trois mille ans – et je bus en hâte le vin, le vin clair et joyeux, mais pourtant il se fit toujours plus sombre et plus triste dans mon âme – j’étais condamné à mort ————–

Lorsque je remontai l’escalier de la cave, j’entendis sonner la clochette des Pauvres Pécheurs, la foule s’éloignait ; mais quant à moi, je me postai au coin de la Strada San Giovanni et tint le monologue suivant :

Dans les contes anciens il y a des châteaux d’or,
Où sonnent les harpes, où dansent les belles vierges,
Et étincellent les coquets serviteurs, et le jasmin
Et la myrte et les roses diffusent leur parfum –
Et pourtant, un seul mot de désenchantement
Fait à l’instant s’évaporer toute splendeur
Et ne restent que les gravats de vieilles ruines
Et des oiseaux de nuit croassant et de la boue.
Ainsi moi aussi, avec un seul mot,
J’ai désenchanté toute la nature en fleur.
La voilà qui git là sans vie et froide et pâle,
Comme un cadavre de roi bien toiletté,
Dont on a peint en rouge les pommettes
Et à qui on a mis un sceptre dans la main.
Les lèvres cependant sont jaunes et fanées,
Parce qu’on a oublié de les farder de rouge elles aussi,
Et des souris sautent autour du nez du roi,
Et se raillent, les insolentes, du grand sceptre d’or. –

On voit partout des témoignages, Madame, de l’usage de tenir un monologue avant de se tuer. Dans une occasion semblable des gens utilisent en général le « être ou ne pas être » de Hamlet. C’est un bon passage, et je l’aurais volontiers cité ici aussi – mais, chacun est le prochain de soi-même et a-t-on, comme moi, également écrit des tragédies, par exemple l’immortel « Almansor » , dans lesquelles on tient ce genre de discours pour bacheliers de l’existence, alors il est très naturel de donner la préférence à ses propres paroles, même sur celles de Shakespeare. En tout cas les discours de ce genre sont d’un usage très commode ; au moins grâce à eux on gagne du temps. – Et ainsi il arriva que je restai un peu longtemps au coin de la Strada San Giovanni – et alors que je me tenais là, comme un condamné promis à la mort, alors je la vis soudain !
Elle portait sa robe de soie bleue, et son chapeau rouge-rosé, et elle me regarda d’un regard à ce point suave, à ce point vainqueur de la mort, à ce point donnant la vie – Madame, vous avez appris de l’histoire romaine que, dans l’ancienne Rome, quand les vestales rencontraient sur leur chemin un criminel, elles avaient le droit de le gracier, et le pauvre gaillard restait en vie. – D’un seul regard elle m’a sauvé de la mort, et je me tint devant elle comme réanimé, comme ébloui par l’éclat solaire de sa beauté, et elle continua son chemin – et me laissa en vie.

Traduit par Claire Placial

Almansor (1820) est pièce de Heine évoquant entre autres les autodafés de Cordoue. Heine cite ici de fait son propre texte, le monologue que le héros Almansor prononce en apprenant que sa bien-aimée Zuleima s’est fiancée à un autre.
Par ailleurs, derrière Venise, c’est Hamburg qu’il faut percevoir. Der grosse Burtsah est une rue commerçante de la ville allemande; de même que la Johannisstrasse, italianisée en Strada San Giovanni.