Chantier de traduction : autour de H. Heine

Mais bientôt il fera jour, et l’embrasement de mes veines s’est éteint, l’hiver s’est installé dans ma poitrine, ses rares flocons blancs flottent autour de ma tête, et ses brouillards voilent mon regard. Dans des tombes délabrées gisent mes amis, moi seul demeure, comme un brin de paille solitaire que le moissonneur a oublié, une nouvelle espèce de plante a fleuri avec de nouveaux souhaits et de nouvelles pensées, j’entends tout étonné de nouveaux noms et de nouvelles chansons, les anciens noms ont disparu, et moi même j’ai disparu, peut-être encore honoré par quelques uns, moqué par beaucoup et aimé par personne ! Et vers moi bondissent les petits garçons aux joues roses et ils me collent dans ma main tremblante la vieille harpe et disent en riant : tu te tais depuis longtemps déjà, espèce de vieux paresseux, chante nous encore les chants des rêves de ta jeunesse.

Alors je prends la harpe, et les vieilles joies et peines s’éveillent, les brouillards se dissipent, des larmes fleurissent de nouveau dans mes yeux morts, il se fait de nouveau un printemps dans ma poitrine, les doux sons de la nostalgie tremblent dans les cordes de la harpe, je revois le fleuve bleu et les palaces de marbre et les belles femmes – et les visages des jeunes filles – et je chante la chanson des fleurs de la Brenta.

Ce sera ma dernière chanson, les étoiles me regarderont comme dans les nuits de ma jeunesse, la lumière amoureuse de la lune embrasse de nouveau mes joues, les chœur des esprits des rossignols morts résonnent au lointain, ivres de sommeil mes yeux se ferment, mon âme s’élève comme les sons de ma harpe – on sent le parfum des fleurs de Brenta.

Un arbre ombragera ma tombe. J’aimerais bien un palmier, mais ils ne poussent pas au nord. Cela sera sans doute un tilleul, et les soirs d’été, les amoureux s’y assiéront et s’y conteront fleurette ; le serin qui se balance dans les branches en les écoutant s’est tu, et mon tilleul bruissera gentiment au dessus des têtes des bienheureux, qui sont si heureux qu’ils n’ont pas même le temps de lire ce qui est écrit sur la blanche pierre tombale. Mais quand plus tard l’amoureux a perdu sa jeune fille, alors il revient sous le tilleul bien connu et sanglote et pleure et contemple la pierre tombale, longtemps et souvent, et y lit l’inscription : – il aimait les fleurs de la Brenta.

Traduit par Claire Placial