Chantier de traduction : autour de H. Heine

Madame ! je vous ai menti. Je ne suis pas le comte du Gange. Jamais de ma vie je n’ai vu le fleuve sacré, je n’ai jamais vu les fleur de lotus qui se reflètent dans ses pieuses vagues. Jamais je ne me suis étendu pour rêver sous les palmiers indiens, jamais je ne me suis étendu pour prier devant le dieu de diamant de Jagernaut[1], qui pourtant m’aurait bien aidé. J’ai tout aussi peu été à Calcutta que le rôti de Calcutta que j’ai mangé hier. Mais je viens de l’Hindoustan, et c’est pour cela que je me sens si bien dans les larges forêts chantées par Valmiki, les souffrances héroïques du divin Ramo émeuvent mon cœur comme une douleur familière, les chansons de fleurs de Kalidasa font fleurir mes souvenirs les plus doux, et lorsqu’il y a quelques années une bonne dame à Berlin me montra les images que son père, qui avait longtemps été gouverneur en Inde, en avait rapporté, les visages délicatement peints et saintement immobiles me semblèrent si familiers que j’eus l’impression d’admirer ma propre galerie de famille.

Franz Bopp – Madame, vous avez certainement lu son Nalus et son Système de la conjugaison du sanscrit – m’a fourni bien des renseignements sur mes ancêtres, et je sais maintenant précisément que je suis issu de la tête de Brahma, et non de ses yeux-de-perdrix ; je suppose même que l’ensemble du Mahabharata avec ses 200 000 vers n’est qu’une lettre d’amour allégorique que mon lointain ancêtre a écrit à ma lointaine ancêtre – Oh ! ils s’aimaient beaucoup, leurs âmes s’embrassaient, ils s’embrassaient avec les yeux, ils n’étaient tous deux qu’un seul baiser –

Un rossignol enchanté est perché sur un arbre de corail rouge dans l’océan silencieux et chante la chanson de l’amour de mes aïeux, curieuses, les perles regardent depuis leurs cellules de coquillages, les merveilleuses fleurs aquatiques frissonnent de nostalgie, les sages escargots de mer, avec leurs petites tours de porcelaine colorée sur le dos, s’approchent en rampant, les roses marines rougissent de honte, les étoiles de mer jaunes et pointues, et les méduses de verre aux mille couleurs s’agitent et s’étirent, et tout grouille et écoute –

Mais, madame, cette chanson de rossignols est bien trop grande pour la transcrire ici, elle est aussi grande que le monde lui-même, rien que la dédicace à Ananga, le dieu de l’amour, est aussi longue que l’ensemble des romans de Walter Scott, et s’y rapporte un passage d’Aristophane, qui fait en allemand :

« Tiotio, tiotio, tiotinx,

« Totototo, totototo, tototinx »

(Traduction de Voss)

Non, je ne suis pas né en Inde ; j’ai vu la lumière du monde sur les rives de ce beau fleuve, là où sur de vertes montagnes pousse la sottise et où elle est récoltée à l’automne, pressurée, mise dans des tonneaux et expédiée à l’étranger – Véritablement, j’ai entendu hier à table quelqu’un dire une sottise qui avait vu le jour anno 1811 dans un grain de raisin, qu’à l’époque j’avais moi-même vu pousser sur le Johannisberg. – On consomme également beaucoup de sottise dans le pays lui-même, et les hommes là-bas sont comme partout : – ils naissent, mangent, boivent, dorment, rient, pleurent, calomnient, se préoccupent anxieusement de la perpétuation de leur lignée, cherchent à paraître ce qu’ils ne sont pas, et à faire ce qu’ils ne peuvent pas, ne se font pas raser avant d’avoir de la barbe, et ont souvent de la barbe avant d’être raisonnable, et quand ils sont raisonnables, ils s’enivrent de nouveau avec de la sottise blanche et rouge.

Mon dieu ! si seulement j’avais assez de foi en moi pour déplacer les montagnes – ce serait précisément le Johannisberg que je voudrais voir me suivre partout. Mais puisque ma foi n’est pas assez forte, l’imagination doit m’aider, et elle me transporte vers le beau Rhin.

Oh, c’est un beau pays, plein de gentillesse et de soleil. Dans le fleuve bleu se reflètent les rives montagneuses avec leurs châteaux en ruine et leurs forêts et leurs villes antiques – Là bas, les habitants s’assoient devant chez eux les soirs d’été, et boivent dans de grandes pintes et bavassent amicalement : que la vigne, Dieu soit loué ! pousse bien et que les tribunaux devraient être entièrement publics et que la Marie-Antoinette, pour ce que j’en dis, n’aurait pas dû être guillotinée et que la régie des tabacs augmente le prix du tabac et que tous les hommes sont égaux et que Görres est un sacré bonhomme[2].

Je ne me suis jamais occupé des conversations de ce genre et préférais m’asseoir auprès les filles à leur fenêtre voûtée et je riais de leur rire et me laissais battre la figure avec des fleurs et faisais le méchant, jusqu’à ce qu’elles me racontent leurs secrets ou quelque autre histoire importante. La belle Gertrud était ravie à en perdre l’esprit quand je m’asseyais à ses côtés ; c’était une fille comme une rose de feu, et lorsqu’un jour elle se jeta à mon cou, j’ai cru qu’elle allait brûler et se consumer dans mes bras. La belle Katharine fondait en résonnante douceur quand elle me parlait, et ses yeux étaient d’un bleu si pur, si tendre, comme je n’en ai encore jamais trouvé chez les hommes et les bêtes et rarement chez les fleurs ; on y plongeait volontiers le regard et ce faisant on pouvait s’imaginer bien de douces choses. Mais la belle Hedwig m’aimait ; car quand j’entrais chez elle, elle baissait la tête vers la terre, si bien que ses boucles noires tombaient sur son visage rougissant et que ses yeux brillants étincelaient comme des étoiles dans un ciel sombre. Ses lèves honteuses ne prononçaient aucune parole, et je ne pouvais rien dire non plus. Je toussais, et elle tremblait. Elle me fit quelque fois demander par sa sœur de ne pas grimper aux rochers si brusquement et de ne pas me baigner dans le Rhin quand je m’étais échauffé à courir ou que j’avais bu. Une fois j’écoutai la prière attentionnée qu’elle faisait devant l’image de Marie qui, ornée de rayons dorés et baignée par le halo d’un lumignon enflammé, était placée dans une niche près de la porte de la maison ; j’entendis distinctement comment elle priait la mère de Dieu : interdisez-lui l’escalade, la boisson et les bains. Certainement je serais tombé amoureux de la belle jeune fille, si je lui avais été indifférent ; et elle m’était indifférente, parce que je savais qu’elle m’aimait – Madame, quand on veut être aimé de moi, il faut me traiter en canaille.

La belle Johanna était la cousine des trois sœurs, et je m’asseyais volontiers à ses côtés. Elle savait les plus belles légendes, et quand elle faisait un signe de sa main blanche par la fenêtre, en direction des montagnes, où tout ce qu’elle racontait s’était passé, je me sentais d’humeur proprement enchantée, on voyait descendre les vieux chevaliers des châteaux en ruine et ils déchiraient leurs habits de fer, la Lore-Ley était de nouveau sur sa pointe de rochers et chantait sa douce chanson funeste, et le grondement du Rhin était si raisonnable, réconfortant et cependant à la fois  d’une taquinerie terrifiante – et la belle Johanna me regardait d’un air si singulier, si familier, si énigmatiquement confiant, comme si elle appartenait elle-même à l’une des légendes qu’elle racontait. C’était une fille mince et pâle, elle était mortellement malade et songeuse, ses yeux étaient clairs comme la vérité même, ses lèvres avaient une courbe pieuse, dans les traits de son visage gisait une grande histoire, mais c’était une histoire sainte – peut-être une légende d’amour ? Je ne sais pas, et n’eus jamais le courage de le lui demander. Quand je la regardais longtemps, je m’apaisais, me rassérénais, et il se faisait comme un immobile dimanche dans mon cœur et les anges y célébraient la messe.

Dans les bonnes heures de ce genre, je lui racontais les histoires de mon enfance, et elle les écoutais toujours sérieusement, et singulièrement ! quand je ne pouvais retrouver les noms, elle me les rappelait. Lorsqu’ensuite étonné je demandais : comment connaissait-elle les noms ? elle répondait en riant qu’elle les avait appris des oiseaux qui nichaient aux carreaux de sa fenêtre – et elle voulut même me faire croire que c’étaient les mêmes oiseaux que jadis quand j’étais enfant j’avais achetés avec mon argent de poche à des garçons de fermes au cœur dur, et que j’avais laissé ensuite s’envoler. Mais je crois qu’elle savait tout parce qu’elle était si pâle et qu’elle mourut vraiment bientôt. Elle savait aussi quand elle mourrait, et souhaitait que je quitte Andernacht le jour précédent. En me disant adieu elle me tendit ses deux mains – c’étaient des blanches et douces mains et pures comme une hostie –, et elle dit : tu es très bon, et si tu deviens méchant, pense à la petite Veronika qui est morte.

Est-ce que les oiseaux bavards ont trahi ce nom là aussi ? Je me suis si souvent cassé la tête dans mes heures sans plus pouvoir me souvenir de ce cher nom.

Maintenant que je l’ai de nouveau, c’est mon enfance la plus éloignée qui consent à refleurir dans mes souvenirs, et je suis de nouveau un enfant et je joue avec les autres enfants sur la place du château à Düsseldorf sur le Rhin.

Traduit par Claire Placial


[1] Déformation du mot sanscrit Jagannâtha.

[2] Écrivain républicain, acquis aux idéaux de la Révolution française, et militant pour une indépendance de la Rhénanie.