Chantier de traduction : autour de W. Wordsworth

Voici un très beau poème de Wordsworth, hanté par le souvenir de son frère mort un an auparavant dans un naufrage. Ce poème est l’occasion d’une prise de conscience morale exemplaire de la part du poète, qui se découvre marqué à vie par son deuil, et comprend que l’effet en est irréversible sur sa sensibilité et son imagination. Il est émouvant de lire un poème évoquant l’ancienne manière, qu’il sait qu’il doit abandonner, si cela n’est pas déjà fait ; un deuil de soi-même qui s’achève sur la formation d’un nouvel horizon poétique et moral.

Strophes élégiaques

Suggérées par une représentation du château de Peele, en pleine tempête, peinte par Sir George Beaumont

Je fus une fois ton voisin, ô solide bâtisse !
Quatre semaines d’été je t’ai eue en face de moi :
Je t’ai vue chaque jour, et tout ce temps
Ta forme reposait sur l’eau qu’on eût dit de verre.

Si pur était le ciel, et si tranquille l’air !
Chaque jour à l’autre était semblable, oh tellement !
A chaque fois que je regardais, ton image était là ;
Elle tremblait, mais ne s’est jamais dissipée.

Comme son calme était parfait ! Nul sommeil ;
Pas une humeur que la saison dispense ou reprend.
J’aurais pu imaginer que le gouffre puissant
Etait la plus douce des douces choses.

Ah ! ALORS, si la main du peintre avait été la mienne,
Pour exprimer ce que je voyais ; et rajouter l’éclat,
Cette lumière qui jamais ne vint consacrer
La terre ou la mer, qu’aucun poète n’osa rêver…

Je t’aurais plantée, ô bâtisse chenue !
Au milieu d’un monde ô combien différent !
Auprès d’une mer à jamais souriante,
En un pays tranquille, sous un ciel en extase ;

Tu aurais ressemblé à une salle au trésor, une mine
D’années paisibles ; une chronique céleste –
De tous les rayons solaires qui ont brillé,
La plus douce essence t’aurait été offerte.

C’eût été l’image d’un bonheur qui dure,
D’un calme élyséen, sans effort et sans luttes ;
Pas d’autre mouvement que celui de la mer, d’une brise,
Ou du souffle vital de la nature, en son pur silence.

Telle, dans le délire de mon cœur amoureux,
Telle est l’image que j’aurais produite alors :
Et j’aurais vu l’âme de la vérité dans chaque partie ;
Une foi, une confiance que rien ne peut trahir.

C’est ainsi que jadis il en eût été, non désormais ;
Je me suis rendu à un pouvoir différent,
Une force est perdue, que rien ne peut restaurer,
Une profonde détresse a humanisé mon âme.

Désormais, et pour longtemps je ne pourrai plus voir
De mer souriante, ni être celui que j’ai été ;
Le sentiment de cette perte en moi ne vieillira pas ;
Cela, je le sais, et l’affirme l’esprit serein.

Alors, Beaumont, mon ami ! qui aurais été l’ami,
S’il avait vécu, de Celui que je pleure,
Cette tienne toile, je ne la blâme pas, mais la loue ;
Cette mer en colère et ce morne rivage.

Oh quel travail passionné ! bien que sage et juste,
Justement choisi est l’esprit qu’on voit là ;
Un géant qui peine dans la houle mortelle,
Un ciel triste, le spectacle de la peur !

Et cet immense château, qui se tient là, sublime,
J’aime la façon dont on le voit combattre,
Bardé de l’armure insensible des temps anciens,
L’éclair, le vent furieux, et les vagues qui piétinent.

Adieu, adieu au cœur qui vit en solitaire,
Qu’un rêve héberge, bien loin de ses semblables !
Cette joie, en quelque endroit qu’on la rencontre,
Il faut la plaindre, car sans doute elle est aveugle.

Mais bienvenue à la fermeté d’âme, à la patiente gaîté,
Et à la vue permanente de ce qu’il faut assumer !
De telles vues, de pires encore, se présentent devant moi. –
Notre peine et nos deuils ne sont pas sans espoir.

© Maxime Durisotti, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000