Chantier de traduction : autour de H. Heine

C’était un matin d’automne clair et glacé, et un jeune homme à l’allure étudiante parcourait lentement l’allée du parc du château à Düsseldorf, parfois, comme par lubie enfantine, il donnait des coups de pieds dans les feuilles bruissantes qui couvraient le sol, mais parfois aussi, mélancolique, il regardait au dessus de lui les arbres secs où ne subsistait plus qu’un maigre feuillage doré. Lorsqu’il regardait ainsi en l’air il pensait aux paroles de Glaukos :

Telle les feuilles de la forêt, ainsi est la race des hommes ;
Maintenant le vent éparpille les feuilles à terre, la forêt bourgeonnante
En fait ensuite pousser de nouvelles, lorsque revit le printemps ;
Ainsi la race des hommes, celui-là grandit, cet autre disparaît[1].

Jadis le jeune homme avait de toutes autres pensées en tête quand il regardait en l’air les mêmes arbres, et il était alors un petit garçon et cherchait des nids ou des scarabées, qui le réjouissaient fort quand ils bourdonnaient joyeusement et se réjouissaient du joli monde et se contentaient d’une juteuse feuille verte, d’une goutte de rosée, d’un chaud rayon de soleil et du doux parfum des herbes. A l’époque le cœur du petit garçon était tout aussi réjoui que les bestioles voletantes. Mais maintenant son cœur était plus vieux, les petits rayons du soleil s’y étaient éteints, toutes les fleurs y étaient mortes, même le beau rêve d’amour y avait pâli, dans le pauvre cœur il n’y avait plus que courage et chagrin, et puisqu’il faut dire le plus douloureux – c’était mon cœur.

J’étais revenu ce même jour dans ma ville paternelle, mais je ne voulais pas y passer la nuit et me languissais de Godesberg, pour pouvoir m’asseoir aux pieds de mon amie et pour lui parler de la petite Veronika. J’avais été en visite sur les chères tombes. Parmi tous mes amis et parents vivants je n’avais retrouvé qu’un oncle et une tante. Quand je retrouvais dans la rue d’autres figures connues, plus personne ne me reconnaissait, et la ville elle-même me regardait avec des yeux étrangers, de nombreuses maisons avaient été repeintes, par la fenêtre regardaient des visages étrangers, autour des vieilles cheminées voletaient des moineaux amorphes, tout semblait mort et pourtant si neuf, comme de la salade poussant dans un cimetière ; là où jadis on parlait français, on parlait maintenant prussien, une petite cour prussienne s’était même établie là dans l’intervalle, et les gens portaient des titres de cour, l’ancienne coiffeuse de ma mère était devenue coiffeuse de la cour, et il y avait là des tailleurs de la cour, des cordonniers de la cour, des exterminateurs de punaises de la cour, des vendeurs de Schnaps de la cour, la ville entière semblait un asile de la cour pour les aliénés de la cour. Seul l’ancien prince électeur me reconnut, il se dressait encore sur la vieille place ; mais il semblait avoir maigri. Justement parce qu’il se dressait toujours au milieu de la place du marché il avait été témoin de toutes les misères, et ce n’est pas avec ce genre de vue qu’on grossit. J’étais comme dans un rêve et je pensais au conte des villes ensorcelées et me précipitai à la porte de la ville pour ne pas me réveiller trop vite. Dans le jardin du château plusieurs arbres manquaient à l’appel et plusieurs étaient estropiés, et les quatre grands peupliers qui auparavant m’apparaissaient comme des géants verts avaient rapetissé. Quelques belles jeunes filles se promenaient dans des mises multicolores, comme des tulipes en marche. Et j’avais connu ces tulipes alors qu’elles n’étaient que de petits oignons ; c’est qu’hélas ! c’étaient des enfants de mon quartier, avec qui j’avais jadis joué à la « princesse dans la tour ». Mais les belles jeunes filles, que j’avais jadis connues telles des roses florissantes, je le voyais maintenant comme des roses fanées, et dans maint haut front dont la fierté me ravissait jadis le cœur, Saturne avait gravé à la faux des rides profondes. Je découvrais alors seulement, hélas ! bien trop tard, ce que signifiait le regard qu’elle avaient jadis jeté au garçon presque jeune homme ; j’avais entre temps remarqué dans d’autres contrées des regards parallèles dans de beaux yeux. Je fus profondément ému par un homme qui se découvrait humblement, que j’avais jadis connu riche et distingué et qui depuis était tombé dans la mendicité ; en effet on voit partout que les hommes, une fois qu’ils ont commencé à sombrer, comme en suivant la loi de Newton, tombent toujours de plus en plus horriblement vite dans la misère. Un qui ne me sembla pas du tout changé, c’était le petit baron, qui dansait joyeusement comme jadis à travers le jardin du château, soulevant d’une main le pan gauche de son habit, et de l’autre main balançant ici et là sa canne mince ; c’était toujours le même petit visage amical, dont le rouge rosé se concentrait autour du nez, c’était toujours l’ancien petit chapeau pointu, c’était toujours l’ancienne petite tresse, sauf qu’en sortaient maintenant quelques petits cheveux blancs, à la place des petits cheveux noirs de jadis. Mais aussi réjoui qu’il paraisse, je savais que le pauvre baron avait supporté bien des chagrins, son petit visage voulait me le cacher, mais les petits cheveux blancs de sa petite tresse me l’ont trahi derrière son dos. Et la petite tresse elle-même aurait bien aimé le nier et se balançait avec une joie mélancolique.

Je n’étais pas fatigué, mais j’eus tout de même envie de m’asseoir une nouvelle fois sur le banc en bois dans lequel j’avais un jour gravé le nom de ma bonne amie. Je pus à peine le retrouver, il y avait tant de nouveaux noms gravés par dessus. Hélas ! je m’étais une fois endormi sur ce banc et avait rêvé de bonheur et d’amour. « Les rêves sont faits d’écume ». Les anciens jeux d’enfants me revinrent à l’esprit, et aussi ce joli conte ancien ; mais un mauvais nouveau jeu et un détestable nouveau conte eurent le dernier mot, et c’était l’histoire de deux pauvres âmes qui se furent infidèles et qui allèrent ensuite si loin dans l’infidélité qu’ils furent même infidèles au bon Dieu. C’est une vilaine histoire, et si l’on ne sait rien faire de mieux, on peut pleurer là-dessus. Oh Dieu ! jadis le monde était si joli, et les oiseaux chantaient tes louanges éternelles, et la petite Veronika me regardait de ses yeux calmes, et nous étions assis devant la statue de marbre sur la place du château – d’un côté se trouve le vieux château déserté, où il y a des fantômes et où la nuit se promène une dame, sans tête, en soie noire, avec une longue traîne bruissante ; de l’autre côté il y a un haut bâtiment blanc, dans les appartements en haut, les tableaux multicolores dans des cadres dorés luisaient merveilleusement, et au sous-sol sont plusieurs milliers de livres puissants que moi et la petite Veronika observions souvent avec curiosité, quand la pieuse Ursula nous hissait jusqu’aux hautes fenêtres – Plus tard, quand je fus devenu un grand garçon, j’escaladai chaque jour les plus hauts escabeaux et allai chercher les livres les plus hauts et les y lus jusqu’à n’avoir plus peur de rien, et encore moins des dames sans tête, et je devins si sage que j’oubliai les anciens jeux et les contes et les images et la petite Veronika et même son nom.

Mais pendant que, assis sur le vieux banc du parc du château, je rêvais au passé, j’entendis derrière moi des voix humaines qui plaignaient le destin des pauvres français qui pendant la guerre de Russie furent envoyés prisonniers en Sibérie, y furent détenus plusieurs longues années malgré qu’on était en paix et ne rentraient que maintenant. Lorsque je levai les yeux, je vis vraiment ces orphelins de la gloire ; à travers les déchirures de leurs uniformes déguenillés apparaissait la misère nue, dans leurs visages désolés gisaient des yeux profonds et plaintifs, et même estropiés, endoloris et la plupart du temps boiteux, ils conservaient malgré tout encore une sorte de pas militaire, et, chose singulière ! un tambour s’avança vacillant ; et je fus pris avec un effroi intérieur par le souvenir de la légende des soldats qui sont tombés pendant la journée à la bataille et qui la nuit se lèvent sur le champ de bataille et marchent vers leur ville natale avec à leur tête le tambour, et à propos desquels la vieille chanson populaire fait :

Il battait le tambour encore et encore
Ils sont de nouveau devant le quartier de nuit
Dehors dans la ruelle
Tralali, tralali, tralala,
Ils passent devant la maison de la petite chérie.
Là se tiennent le matin les ossements,
En rangs d’oignon, comme des pierres tombales
Le tambour passe devant,
Tralali, tralali, tralala,
Pour qu’elle puisse le voir.

Vraiment, le pauvre tambour français semblait être sorti à moitié décomposé de sa tombe, ce n’était plus qu’une petite ombre dans un manteau gris sale et déchiré, un visage mort et jaune, avec une grosse moustache, qui pendait mélancolique sur les livres pâlies, les yeux étaient comme des allumettes éteintes, n’y brillaient plus que de rares étincelles, et pourtant, à la vue d’une seule de ces étincelles, je reconnus Monsieur Le Grand.

Il me reconnut aussi et m’entraîna sur le gazon, et nous voilà assis comme jadis, lorsqu’il m’apprenait au tambour la langue française et l’histoire contemporaine. C’était encore le vieux tambour que je connaissais bien, et je n’en revenais pas qu’il ait réussi à le soustraire à l’avarice russe. Il tambourinait maintenant comme il le faisait jadis, mais sans parler. Mais si ses lèvres étaient désormais étroitement pincées, ses yeux n’en parlaient que davantage, et ils étincelaient victorieux tandis qu’il tambourinait les anciennes marches. Les peupliers près de nous frémirent lorsqu’il fit de nouveau résonner la marche rouge de la guillotine. Il tambourinait aussi les anciens combats pour la liberté, les anciennes batailles, les actions de l’empereur, et c’était comme si son tambour était lui-même un être vivant qui se réjouissait de pouvoir exprimer son désir secret. J’entendis à nouveau le tonnerre des canons, le sifflement des balles, le vacarme de la bataille, je vis à nouveau le courage des gardes face à la mort, je vis à nouveau les drapeaux flotter, je vis à nouveau l’empereur à cheval – mais progressivement un ton plus sinistre se glissa dans ce tourbillon joyeux, et sortirent du tambour des sons où de façon inquiétante se mêlaient les plus sauvages cris de joie et les plus horribles deuils, ça ressemblait à une marche victorieuse et en même temps à une marche funèbre, les yeux de Le Grand s’ouvrirent grand comme ceux d’un spectre, et je n’y vis plus qu’un large espace glacé et blanc, couvert de cadavres : c’était la bataille de la Moskova.

Je n’aurais jamais pensé que le vieux et dur tambour puisse émettre des sons aussi déchirants que ceux qu’à présent Monsieur Le Grand parvenait à en faire sortir. C’étaient des larmes tambourinées, et elles résonnaient toujours plus bas, et comme un sinistre écho, de profonds sanglots s’échappèrent de la poitrine de Le Grand. Ce dernier était de plus en plus las et fantomatique, ses mains desséchées tremblaient de froid, il était assis comme plongé dans un rêve, et ne remuait plus que l’air avec ses baguettes, et semblait tendre l’oreille après des voix lointaines, et pour finir il me considéra d’un regard, profond, abyssal, implorant – je le compris – puis ta tête s’effondra sur son tambour.

Monsieur Le Grand n’a plus jamais tambouriné dans cette vie. Son tambour non plus n’a plus émis un son, il ne fallait pas qu’il serve à indiquer aux ennemis de la liberté l’heure du couvre-feu, j’avais très bien compris le dernier regard suppliant de Le Grand, et dégainai aussitôt mon épée et perçai le tambour.

Traduit par ©Claire Placial


[1] Heine cite ici l’Iliade, chant 6, v. 146-149. D’après Jost Hermand, auteur de l’édition critique pour Hoffmann und Campe, il reformule la traduction de Voss. Je traduis le texte allemand qui figure dans le texte de Heine.