Chantier de traduction : autour de H. Heine

Mais dans quel état me trouvai-je, lorsque je le vis moi-même, de mes propres yeux comblés de grâce, lui-même, Hosannah ! l’empereur.

C’était justement dans l’allée du parc du château à Düsseldorf. En frayant mon chemin parmi le peuple bouche bée, je pensai aux actions et aux batailles que Monsieur Le Grand m’avait représentées au tambour, mon cœur battit la marche générale – et néanmoins je pensai en même temps au décret de la police interdisant de traverser l’allée à cheval, sous peine d’une amende de cinq Taler. Et l’empereur et sa suite traversèrent l’allée à cheval, les arbres frissonnants s’inclinaient devant lui quand il passait, les rayons du soleil hésitaient à passer, intimidés et curieux, à travers le vert feuillage, et en haut dans le ciel bleu nageait visible une étoile d’or. L’empereur portait son uniforme vert sans éclat et le petit chapeau qui est entré dans l’histoire universelle. Il montait un petit cheval blanc, qui avançait avec une telle calme  fierté, une telle assurance, une telle distinction – si j’avais été à l’époque prince héritier de Prusse, j’aurais été jaloux de ce cheval. Nonchalant, presque avachi, l’empereur se tenait à assis, dans une main la bride, et de l’autre tapotant gentiment l’encolure du petit cheval. – C’était une main  de marbre ensoleillé, une main puissante, une des deux mains qui avaient dompté le monstre aux multiples têtes de l’anarchie et qui avaient mis en ordre le duel des peuples – et elle tapotait gentiment l’encolure du cheval. Son visage aussi était de cette couleur qu’on trouve aux têtes de marbre des romains et des grecs, les traits aussi avaient le noble équilibre des têtes antiques, et sur ce visage était écrit : tu n’auras pas d’autres dieux que moi. Un sourire qui réchauffait et rassurait chaque cœur flottait sur ses lèvres – et pourtant on savait que ces lèvres n’avaient qu’à siffler – et la Prusse n’existait plus – ces lèvres n’avaient qu’à siffler – et c’était la fin de toute clergerie – ces lèvres n’avaient qu’à siffler – et tout le saint empire romain dansait. Et ces lèvres souriaient, et l’œil aussi souriait – C’était un œil clair comme le ciel, il pouvait lire dans le cœur des gens, il voyait d’un seul coup toutes les choses de ce monde, tandis que nous autres nous ne les voyons que l’une après l’autre, et ne voyons que leur ombre colorée. Le front n’était pas aussi clair, les esprits des batailles à venir y faisaient leur nid, et des tressaillements apparaissaient de temps à autre sur ce front, et c’étaient les pensées créatrices, les grandes pensées à bottes de sept lieues avec lesquelles l’esprit de l’empereur, invisible, parcourt le monde – et je crois que chacune de ces pensées aurait donné assez de matière à écrire pendant toute sa vie à un écrivain allemand.

L’empereur chevauchait tranquillement dans l’allée, aucun agent de police ne l’arrêta, derrière lui, montée sur des chevaux renâclant, chargée d’or et de parures, chevauchait sa suite, les tambours tourbillonnaient, les trompettes résonnaient, près de moi le fou Alouisius tournait sur lui-même et bêlait les noms des généraux, non loin beuglait Gumperz saoul, et la foule aux mille voix criait : vive l’empereur.