Chantier de traduction : autour de H. Heine

Madame ! sous les hémisphères de Léda, quand elle couvait, toute la guerre de Troie était déjà en germe, et vous ne pourrez jamais comprendre les célèbres larmes de Priam, si d’abord je ne vous raconte pas l’histoire des œufs de cygne. Ne vous plaignez donc pas de mes digressions. Dans l’ensemble des chapitres précédents il n’y a pas une ligne hors sujet, j’écris en me réprimant, je m’abstiens de tout superflu, même j’omets souvent le nécessaire, par ex. je n’ai pas encore cité comme il faut – je veux dire, pas des grands esprits, je veux dire au contraire des écrivains – et pourtant citer des livres anciens et nouveaux, voilà le principal plaisir d’un jeune auteur, et quelques citations bien senties font l’ornement d’une personne entière. Ne pensez pas, Madame, que me manque la connaissance des titres des livres. En outre je connais l’art des grands esprits qui savent extirper les raisins des petits pains, et les citations des cahiers de collégien ; je sais aussi où Barthel trouve son moût[1]. S’il faut, je peux emprunter des citations à mes amis savants. Mon ami G. à Berlin est pour ainsi dire le Rothschild des citations, et m’en prête volontiers quelques millions, et s’il ne les a pas en magasin, il peut facilement se les procurer auprès d’autres cosmopolites banquiers de l’esprit. – Mais je n’ai pas besoin d’emprunter, je suis un homme qui se suffit à lui-même, je consomme annuellement 10 000 citations, et j’ai même découvert comment on peut émettre de fausses citations en les faisant passer pour vraies. Si un grand et riche savant, par ex. Michael Beer, voulait m’acheter ce secret, je le lui céderai volontiers pour 19 000 Taler en espèces ; on peut faire affaire avec moi. Il y a une autre découverte que je ne tairai pas, pour le bien de la littérature, et je la communiquerai gratis :

Je considère en effet de bon conseil de citer les auteurs obscurs par le numéro de leur maison.

Ces « bonnes gens et mauvais musiciens » – c’est ainsi que chez Ponce de Leon on s’adresse à l’orchestre –, ces auteurs obscurs possèdent toujours encore un petit exemplaire du petit ouvrage depuis longtemps épuisé, et pour le dénicher, on doit donc connaître le numéro de leur maison. Si je voulais citer le « Petit livre de chant à usage des jeunes apprentis » de Spitta – ma chère Madame, où voulez-vous trouver ce livre ? et bien je cite :

« cf. Petit livre de chant à usage des jeunes apprentis, par P. Spitta ;

Lüneburg, dans la Lünerstrasse, n°2, à droite après l’angle » –

si bien que vous pouvez, Madame, si vous pensez que cela en vaut la peine, dénicher le petit livre. Mais cela n’en vaut pas la peine.

Du reste, Madame, vous n’avez pas idée de la facilité avec laquelle je sais citer. Je trouve partout l’occasion de démontrer mon profond savoir. Si je parle par ex. de manger, je remarque immédiatement dans une note que les romains, les grecs et les hébreux mangeaient eux aussi, je cite tous les mets délicieux que préparait la cuisinière de Lucullus – pauvre de moi ! je suis né mille cinq cent ans trop tard ! -, je remarque aussi que les repas pris en commun s’appelaient chez les grecs comme ci et comme ça, et que les spartiates mangeaient de mauvaises soupes noires – Ce n’est pas si mal finalement si je n’ai pas vécu à cette époque, je ne peux rien m’imaginer de plus effroyable que de devoir être, moi, un spartiate, la soupe est mon plat préféré – Madame, je pense voyager à Londres bientôt, mais si c’est vraiment vrai que l’on n’y mange pas de soupe, la nostalgie me poussera bien vite à retrouver les pots de soupe à viande de la patrie. Je pourrais m’exprimer abondamment sur la nourriture des anciens hébreux, et poursuivre l’investigation jusqu’à la cuisine juive des temps présents – je cite en cette occasion toute la rue Steinweg[2] – je pourrais également évoquer avec quelle humanité bon nombre de savants berlinois se sont exprimés sur la nourriture des Juifs, de là je passerais aux autres domaines où les juifs excellent et se distinguent, aux inventions qu’on leur doit, par ex. le change, le christianisme – mais halte ! nous ne voulons pas mettre ce dernier point à leur crédit, puisque nous n’en avons au fond pas encore fait grand usage – je crois que les Juifs eux-mêmes y ont moins trouvé leur compte qu’avec l’invention du change. À propos des Juifs, je pourrais aussi citer Tacite – il dit qu’ils adorent des ânes dans leurs temples – et à propos des ânes, comme est grand le champ des citations qui s’ouvre à moi ! Il y a bien des choses remarquables à rapporter au sujet des ânes antiques, au contraire des modernes. Comme les premiers étaient raisonnables et, hélas ! comme les seconds sont stupides. Par ex., comme l’âne de Balaam parle intelligemment :

cf. Pentat. livr. —-

Madame, je n’ai pas le livre sous la main et je laisse en blanc cette ligne, pour la compléter plus tard. En revanche, eût égard à l’appréciation des ânes récents, je cite :

cf. —-

—-

—-

Non, je vais aussi laisser ces lignes en blanc, sinon je serai moi-même cité, en l’occurrence injuriarum. Les ânes récents sont de grands ânes. Les ânes anciens, qui eurent une si grande place dans la culture,

cf. Gesner : De antiqua honestate asinorum.

(dans comment. Götting., T. II., p. 32.)

se retourneraient dans leur tombe s’ils entendaient comment on parle de leurs successeurs. Jadis, « âne » était un titre de noblesse, qui signifiait à peu près la même chose que, de nos jours, « conseiller à la cour », « baron », « docteur en philosophie » – Jacob lui compare son fils Issachar, Homère lui compare son héros Ajax, et maintenant on lui compare Monsieur v. … ! Madame, à propos d’ânes de cette sorte je pourrais m’enfouir dans les profondeurs de l’histoire littéraire, je pourrais citer tous les grands hommes qui ont été aimés, par ex. Abelardum, Picum Mirandulanum, Borbonium, Curtesium, Angelum Politianum, Raymundum Lullum et Henricum Heineum. À propos de l’amour je pourrais de nouveau citer tous les grands hommes qui n’ont pas fumé de tabac, par ex. Cicéron, Justinien, Goethe, Hugo, Moi – il se trouve que nous sommes tous les cinq aussi bien à moitié juristes. Mabillon ne pouvait souffrir la fumée d’une pipe étrangère, dans son Itinere germanico il se plaint, au sujet des aubergistes allemands, quod molestus ipsi fuerit tabaci grave olentis foetor. En revanche on attribue à d’autres grands homme une prédilection pour le tabac. Raphael Thorus a composé un hymne au tabac – Madame, vous ne savez peut-être pas encore que Isaac Elseverius l’a édité in quarto, anno 1628 à Leiden – et Ludovicus Kinschot l’a pourvu d’une préface en vers. Grävius a même fait un sonnet sur le tabac. Le grand Boxhornius aimait aussi le tabac. Bayle, dans son Dict. his. et critiq. le mentionne, il s’était laissé dire que le grand Boxhornius portait quand il fumait un grand chapeau avec un trou dans le bord, dans lequel il glissait sa pipe, pour qu’elle ne gêne pas ses études – à propos, puisque je mentionne le grand Boxhornius je pourrais aussi citer l’ensemble des savants qui furent chassés à Boxhorn et durent en fuire. Mais je me réfère seulement à Joh. Georg Martius : De fuga literatorum etc. etc. etc. Si nous parcourons l’histoire, Madame, nous voyons que tous les grands hommes ont dû fuir une fois dans leur vie : Loth, Tarquin, Moïse, Jupiter, Madame de Staël, Nabuchodonosor, Benjowsky, Mahomet, toute l’armée prussienne, Grégoire VII, Rabbi Isaac Abarbanel, Rousseau – je pourrais encore produire un grand nombre de noms, par ex. ceux qui à la Bourse sont désignés sur le tableau noir.

Vous voyez, Madame, je ne manque pas de minutie ni de profondeur. Mais j’ai encore du mal à être systématique. En vrai allemand, j’aurais dû commencer ce livre par une explication de son titre, comme c’est l’usage dans le saint empire romain. Phidias n’a certes pas écrit de préface pour son Jupiter, et il y a encore moins de citations à trouver sur la Vénus des Médicis – je l’ai regardé sous toutes les coutures – mais les anciens Grecs étaient grecs, nous autres ne sommes qu’un honnête allemand qui ne peut pas complètement nier sa nature allemande, et pour cela je dois m’exprimer a posteriori sur le titre de mon livre.

Madame, je dis en conséquence :

I- Des idées.

A- Des idées en général.

a- Des idées raisonnables.

b- Des idées peu raisonnables.

α- Des idées habituelles

β- Des idées qui sont habillées en cuir vert.

Ces dernières se divisent à nouveau en – mais cela se déduira tout seul.

Traduit par Claire Placial


[1] « ich weiss auch, wo Bartels den Most holt » : locution allemande à valeur proverbiale ; signifiant peu ou prou « je sais le fin mot de l’histoire », il se peut par ailleurs que Heine fasse ici référence à Bartels, maire de Hambourg à l’époque, et auteur de récits de voyage.

[2] Rue de Hambourg où se concentraient les restaurants juifs à l’époque où Heine y vivait.