Chantier de traduction : autour de H. Heine

Madame, avez-vous seulement une idée de ce qu’est une idée ? Qu’est-ce qu’une idée ? « Il y a de l’idée dans cet habit », disait mon tailleur en observant avec un air de sérieuse approbation le pardessus qui subsiste encore de mon époque berlinoise élégante, et dont maintenant il s’agit de faire une respectable robe de chambre. Ma lingère se plaint : « le pasteur S. aurait mis des idées dans la tête de sa fille, et elle en serait devenue sotte et ne voudrait plus entendre raison ». Le cocher Pattensen marmonne en toute circonstance : « En voilà une idée ! En voilà une idée ! ». Il s’est vraiment mis de mauvaise humeur hier, quand je lui ai demandé : qu’est-ce qu’une idée, selon lui ? Et il a marmonné de mauvaise humeur : « Allons, allons, une idée c’est une idée ! Une idée c’est toutes les sottises qu’on s’imagine ». C’est en ce sens là que ce mot, comme titre de livre, est employé par le conseiller à la cour Heeren, à Göttingen.

Le cocher Pattensen est un homme qui dans la vaste lande de Lüneburg sait retrouver son chemin dans la nuit et le brouillard ; le conseiller à la cour Heeren est un homme qui avec un même instinct intelligent retrouve les chemins des caravanes d’Orient et qui y déambule perpétuellement, avec plus d’assurance et de patience que n’en a jamais eu un chameau de l’antiquité ; on peut s’en remettre à des gens de ce genre, on peut suivre des gens de ce genre en confiance, et pour cette raison, j’ai appelé ce livre « Idées ».

Le titre du livre signifie pour cette raison tout aussi peu que le titre de son auteur, ce n’est pas l’arrogance pédante qui l’a fait choisir, et on ne doit l’expliquer par rien de moins que la vanité. Croyez bien cette douloureuse affirmation, Madame, je ne suis pas vaniteux. Cette observation est nécessaire, comme vous pourrez l’observer plus loin. Je ne suis pas vaniteux – et quand une forêt de laurier pousserait sur ma tête, et qu’une mer d’encens se déversait dans mon jeune cœur – je ne deviendrais pas vaniteux pour autant. Mes amis et le reste des personnes qui partagent mon temps et mon espace y ont pourvu – vous savez, Madame, que les vieilles femmes crachent un peu sur les enfants qu’elles ont recueillis, quand on en loue la beauté, pour que les louanges ne gâtent pas les chers petits – vous savez, Madame, qu’à Rome, quand le triomphateur, couronné de gloire et décoré de pourpre, entrait dans la ville par le Campo Martii sur son char d’or tiré par des chevaux blancs, comme un Dieu à la tête de la procession solennelle des licteurs, musiciens, danseurs, prêtres, esclaves, éléphants, porteurs de trophées, consuls, sénateurs, soldats : la populace par derrière chantait ensuite toutes sortes de chansons railleuses – Et vous savez, Madame, que nous avons en Allemagne beaucoup de vieilles femmes et de populace.

Comme je le disais, Madame, les idées dont il est question ici sont aussi éloignées des idées platoniciennes qu’Athènes de Göttingen, et vous ne devez pas plus nourrir de grandes espérances pour le livre que pour son auteur. Vraiment, celui-là, comment il pourrait seulement éveiller des espérances de ce genre, voilà qui m’est aussi incompréhensible qu’à mes amis. La comtesse Julie a décidé de comprendre le fin mot de l’histoire, et affirme : quand le susnommé auteur prononce quelque chose de vraiment spirituel et d’original, ce n’est en fait que par égarement, et il est au fond aussi bête que les autres. C’est faux, je ne m’égare pas, je parle comme ça me vient, j’écris en toute innocence et niaiserie ce qui me passe par la tête, et ce n’est pas ma faute si c’est quelque chose de sensé. En tout cas j’ai plus de chance avec l’écriture qu’à la loterie d’Altona – j’aimerais bien que cela soit l’inverse – et sortent de ma plume des mots qui touchent au cœur, des quaternes de pensées, et c’est Dieu qui l’a fait – car LUI, qui refuse aux très pieux chanteurs d’Eloha et aux poètes édifiants les belles pensées et la gloire littéraire, afin qu’ils ne soient pas trop loués par les créatures qui partagent leur séjour terrestre et n’en oublient le ciel, où les anges leur arrangent déjà leur quartier général : – IL nous accorde à nous autres écrivains profanes, pécheurs, hérétiques, à qui l’accès au ciel est peu ou prou barré, d’autant plus de pensées excellentes et de renommée humaine, et en l’occurrence par grâce divine et par miséricorde, afin que notre pauvre âme, puisqu’elle est créée maintenant, n’aille pas complètement se perdre dans le néant et connaisse, du moins ici bas sur terre, une partie de la félicité qui lui est refusée là-haut.

Cf. Goethe et les auteurs de petit traités.

Ainsi vous voyez , Madame, vous pouvez lire mes écrits, ils témoignent de la grâce et de la miséricorde de Dieu, j’écris avec une confiance aveugle en sa toute-puissance, je suis à cet égard un véritable écrivain chrétien, et, pour parler avec Gubitz, alors que je commence la période que vous êtes en train de lire, je ne sais pas encore comment je vais la terminer, et ce que je veux dire au juste, et je m’en remets pour cela au bon Dieu. Et comment pourrais-je seulement écrire dans cette pieuse confiance, l’apprenti de l’imprimerie Langhoff est en ce moment même dans la pièce et attend le manuscrit, le mot nouveau-né encore tout chaud et tout humide est mis sous presse, et ce que je pense et sens en cet instant, demain midi sera déjà peut-être bon pour aller au pilon.

Vous avez beau jeu, Madame, de me rappeler la formule d’Horace, nonum prematur in annum. Cette règle, comme beaucoup d’autres du même genre, fonctionne tout à fait en théorie, mais en pratique elle ne vaut rien. Quand Horace a donné à l’auteur cette célèbre règle, d’après laquelle il faut laisser son œuvre neuf ans sur le pupitre, il aurait dû par la même occasion lui donner la recette pour réussir à vivre neuf ans sans manger. Lorsqu’Horace a imaginé cette règle, il était peut-être à la table de Mécène et mangeait de la dinde aux truffes, du pudding de faisan à la sauce chasseur, des côtes d’alouette avec des petits navets de Teltow, des langues de paon, des nids d’oiseaux indiens, et Dieu sait quoi encore ! et tout ça sans bourse délier. Mais nous, nous qui avons eu le malheur de naître trop tard, nous vivons dans une autre époque, et les mécènes ont de tout autres principes, ils croient que les auteurs, comme les nèfles, sont meilleurs quand ils séjournent quelques temps sur la paille, les chiens ne sont bons à rien à la chasse aux images et aux idées quand ils sont trop richement nourris, hélas ! et si pour une fois ils nourrissent un pauvre chien, ce n’est pas le bon, c’est celui qui mérite le moins de morceaux, c’est par ex. le jeune chiot, qui lèche les mains, ou le minuscule bichon, qui sait comment se glisser dans le giron parfumé de la maîtresse de maison, ou le patient caniche, qui a acquis toute une science nutritive, qui sait rapporter, danser et jouer du tambour – pendant que j’écris cela, mon petit carlin aboie derrière moi – tais-toi, Ami, je ne parle pas de toi, parce que tu m’aimes et accompagnes ton maître dans la misère et le danger et mourrais sur sa tombe, fidèle comme l’est un autre chien allemand qui a été chassé à l’étranger, couche au pieds des portes de l’Allemagne et meurt de faim et geint – Pardonnez, Madame, la digression que je viens de faire pour rendre honneur à mon chien, je reviens à la règle horatienne et à son inapplicabilité au dix-neuvième siècle, époque où les poètes ne peuvent se passer de ce que la muse leur apporte dans son tablier – Ma foi, Madame ! Je ne pourrais pas tenir 24 heures, et encore moins neuf ans, mon estomac n’a que peu le sens de l’immortalité, j’ai bien réfléchi, je ne veux être qu’à demi immortel, et être tout à fait repu, et si Voltaire veut bien donner trois cents ans de sa gloire posthume éternelle à condition de bien digérer sa nourriture, moi j’offre le double pour la nourriture elle-même. Ah ! et quelles belles et diverses nourriture on trouve en ce monde ! Le philosophe Pangloss a raison, c’est le meilleur des mondes ! Mais il faut de l’argent dans ce meilleur des mondes, de le l’argent dans la poche, plutôt que des manuscrits sur le pupitre. L’aubergiste dans « Le Roi d’Angleterre », M. Marr, est lui-même écrivain et connaît lui aussi la règle horatienne, mais je ne crois pas que, si je voulais la mettre en pratique, il accepterait de me donner à manger pendant neuf ans.

Au fond, pourquoi devrais-je la mettre en pratique ? J’ai tant de bonnes choses à écrire que je n’ai pas besoin d’attendre davantage. Aussi longtemps que mon cœur est empli d’amour, et la tête de mes contemporains d’imbécilités, il ne me manquera pas de matière poétique. Et mon cœur aimera toujours, aussi longtemps qu’il y aura des femmes, s’il refroidit pour celle-là, il brûle aussitôt pour celle-ci ; de même qu’en France le roi ne meurt jamais, jamais non plus ne meurt la reine de mon cœur, et alors on dit : la reine est morte, vive la reine ! De la même façon, l’imbécilité de mes contemporains ne s’éteindra jamais. En effet il n’y a qu’une seule sorte de sagesse et elle a des frontières bien précises, en revanche il y a mille folies incommensurables. Le savant casuiste et directeur de conscience Schupp dit même : « il existe au monde davantage d’imbéciles que d’hommes ».

cf. écrits édifiants de Schupp, p. 1121.

Quand on songe que le grand Schuppius a habité Hambourg, on réalise que cette affirmation statistique n’est pas exagérée. Je me trouve dans cette même ville, et je peux dire qu’en général je me sens rasséréné à la pensée que je peux me servir dans mes écrits de tous ces imbéciless que je rencontre ici, voilà des honoraires tout prêts et de l’argent liquide. Je me trouve maintenant précisément dans un gisement pour mon bas de laine. Le Seigneur m’a béni, cette année les imbéciless sont particulièrement bons, et en bon économe je n’en consomme que très peu, je choisis les plus rentables et je les mets de côté pour l’avenir. On me voit souvent sur la promenade, et on m’y voit gai et joyeux. Comme un riche marchand qui, en se frottant les mains de contentement, se promène entre les caisses, les tonneaux et les balles de son entrepôt, moi, je me promène parmi les gens. Vous êtes tous à moi ! Vous m’êtes tous également précieux, et je vous aime, comme vous-même vous aimez votre argent, et c’est beaucoup dire. Je ris de bon cœur en entendant dernièrement ceci : un de mes gens avait exprimé son souci de ne pas savoir de quoi je pourrais vivre – et pourtant il est lui-même un imbécile si capital que je pourrais vivre de lui seul, comme d’un capital. Plus d’un imbécile ne m’est pas qu’argent comptant, mais au contraire j’ai déjà attribué à une fin précise l’argent que je me ferai en écrivant à son sujet. Ainsi par ex. grâce à un certain gros imbécile millionnaire bien rembourré, je me procurerai un certain fauteuil bien rembourré, que les françaises appellent chaise percée. Grâce à sa grosse millionnairesse je m’achèterai un cheval. Quand je vois ce gros-là – il sera plus facile à un chameau de rentrer dans le royaume des cieux, qu’à cet homme de passer par le chas d’une aiguille – quand je le vois se dandiner à la promenade, je me sens d’une bonne humeur extraordinaire ; même s’il ne me connaît pas, je le salue spontanément, et il me répond si sincère, si engageant, que j’aurais envie de faire sur le champ usage de sa bonté, mais je causerais du chagrin aux nombreuses personnes bien mises qui passent dans le coin. Madame son épouse n’est pas une mauvaise femme – elle n’a certes qu’un œil, mais il en est d’autant plus vert, son nez est comme la tour qui regarde vers Damas, son sein est gros comme la mer, et par là-dessus flottent toutes sortes de rubans, comme les pavillons d’un navire qui voguent sur ce sein maritime – on attrape le mal de mer rien qu’à cette vue – sa nuque est très jolie et grassement tournée comme un – l’image comparative se trouve un peu plus bas – et quant au rideau d’un bleu de violette qui recouvre cette image comparative, un bon millier de vers à soie, au moins, y ont consacré leur entière existence. Vous voyez, Madame, quel beau cheval je vais pouvoir acheter ! Si je rencontre cette femme à la promenade, en général mon cœur s’emballe, j’ai l’impression que je ne vais pouvoir y tenir, je fais siffler ma cravache, claquer mes doigts, clapper ma langue, je fais toutes sortes de mouvements nerveux avec les jambes – hop ! hop ! bur ! bur ! – et la chère femme me regarde si expressive, si compréhensive, elle hennit de l’œil, elle frémit les naseaux, elle coquettise de la croupe, elle courbettise, passe soudain au petit trot – et je suis là les bras croisés et l’observe en connaisseur et me demande s’il faut la mener au bâton ou au mors, si je lui donnerai une selle anglaise ou polonaise – etc. – les gens qui me voient là ne comprennent pas ce qui me plaît tant chez cette femme. Des langues rapporteuses voulaient déjà troubler la quiétude de monsieur son mari et lui dirent que j’observais sa légitime moitié avec les yeux d’un roué. Mais mon honnête chaise percée, faite d’un bois tendre, semble avoir répondu ainsi : il me tenait pour un jeune homme innocent, même un peu timide, qui l’observe avec une certaine précision, comme quelqu’un qui a envie de s’approcher, mais qui est retenu par sa sottise rougissante. Ma noble rougeur signifiait au contraire ceci : j’avais un être libre, ingénu et chevaleresque, et la politesse avec laquelle je précédais son salut ne signifiait que le souhait d’être un jour par lui invité à déjeuner.

Vous voyez, Madame, je peux me servir de tout le monde, et mon carnet d’adresse est tout aussi bien l’inventaire de mes possessions. C’est pour cela que je connaîtrai jamais la banqueroute, puisque je transformerai même ceux qui croient en moi en source de revenu. Par ailleurs, comme je l’ai dit plus haut, mon train de vie est vraiment économique, diablement économique. Par ex. tandis que j’écris ces lignes, je suis assis dans une chambre sombre et triste de la Düsterstrasse – mais c’est volontiers que j’endure cela, je pourrais évidemment, si j’en avais seulement envie, m’asseoir dans le plus beau des jardins, comme mes amis et mes amours ; j’ai seulement besoin de réaliser mes clients de schnaps. Ces derniers, Madame, se composent de coiffeurs dépravés, de marieuses déchues, de cuisiniers qui n’ont eux-mêmes rien à manger, rien que des gueux qui savent trouver le chemin de mon appartement pour, en échange d’un véritable pourboire, me faire la chronique scandaleuse du quartier – Madame, vous vous étonnez que je ne mette pas cette populace à la porte une fois pour toute ? – À quoi pensez-vous, Madame ! Ces gens sont mes fleurs. Je les décrirai un jour dans un beau livre, dont les droits d’auteur me paieront un jardin, et avec leurs visages rouges, jaunes, bleus, et marbrés de toutes les couleurs, ils m’apparaissent déjà comme les fleurs de ce jardin. Ce qui me soucie, c’est que des nez étrangers prétendent que ces fleurs ont une odeur de cumin, de tabac, de fromage et de vice ! mon propre nez, la cheminée de ma tête, où l’imagination, telle un ramoneur, monte et descend, mon nez prétend le contraire, on ne sent chez ces gens que le parfum des roses, des jasmins, des violettes, des œillets, des violettes – oh, comme il me sera un jour agréable de m’asseoir dans mon jardin, d’écouter le chant des oiseaux, de chauffer mes membres à la chaleur du cher soleil, et de respirer la fraîche haleine de la verdure, et de me rappeler les anciens gueux à la vue des fleurs !

Mais en attendant je suis encore assis dans la sombre Düsterstrasse dans ma sombre chambre et me contente de suspendre en son milieu le plus grand obscurantiste du pays – « Mais, est-ce que vous verrez plus clair alors ? » Manifestement, Madame – mais ne vous méprenez pas, je ne pendrai pas l’homme en personne, mais seulement la lampe de cristal que je me procurerai avec les droits d’auteur que je toucherai en écrivant sur lui. Toutefois, je crois que ce serait encore mieux, et il se ferait une grande clarté dans tout le pays, si on pendait les obscurantistes in natura. Mais si on ne peut pas pendre les gens, il faut les marquer au fer. C’est encore du sens figuré, je marque en effigie. Certes, Herr v. Weiss – il est blanc et immaculé comme un lis – s’est fait blanchir, j’aurais raconté à Berlin qu’il était vraiment marqué au fer ; cet imbécile a été se faire examiner par les autorités qui ont dû certifier par écrit qu’il n’y avait nulle fleur de lis sur son dos, et ce certificat de non-fleur-de-lisage, il le considère comme un diplôme qui doit lui ouvrir les portes de la meilleure société, et il s’est étonné que l’on le mît tout de même à la porte, et il en appelle maintenant au meurtre et à l’assassinat contre le pauvre homme que je suis, et veut, avec un pistolet chargé, où qu’il me trouve, m’abattre. – Et que croyez-vous, Madame, que je puisse y faire ? Madame, grâce à cet imbécile, c’est-à-dire grâce aux droits d’auteur qu’il me vaudra, je m’achèterai un bon tonneau de vin du Rhin de Rüdesheim. J’évoque ceci à fin que vous ne croyiez pas que c’est par perversion que j’ai toujours l’air aussi joyeux quand je rencontre Herr v. Weiss dans la rue.  Vraiment, je ne vois en lui que mon cher vin de Rüdesheim, dès que je l’apperçois mon humeur se fait agréable et délicieuse, et je fredonne spontanément « Am Rhein, am Rhein, da wachsen unsre Reben – »[1] « Dies Bildnis ist bezaubernd schön – »[2] « O weiße Dame – – » Mon vin de Rüdesheim prend alors un air très aigre, et on pourrait croire qu’il n’est plus que venin et fiel. Mais je vous assure, Madame, c’est un vrai grand cru, même si l’on ne le trouve pas frappé au fer du sceau de l’appellation contrôlée, le connaisseur sait l’estimer à sa juste mesure, et ce sera avec joie que je mettrai ce petit tonneau en perce, et si sa fermentation est par trop menaçante et qu’il menace trop dangereusement d’exploser, alors, conformément au règlement, on le sécurisera en le cerclant de fer.

Vous voyez ainsi, Madame, vous n’avez pas besoin de vous faire de souci pour moi. Je peux tout envisager sereinement en ce monde. Le Seigneur m’a gratifié de biens terrestres aussi, et même s’il n’a pas été jusqu’à me livrer le vin directement dans ma cave, il me permet tout de même de travailler sa vigne, je n’ai qu’à lire les raisins, à les écraser, à les presser, à les mettre dans des paniers, et ensuite je récolte le clair don divin ; et même si les imbéciles ne me tombent pas tout rôtis dans la bouche, mais courent à ma rencontre tout crus et mal assaisonnés, je sais quand même les tourner à la broche le temps qu’il faut, les mijoter, les poivrer, de telle sorte qu’ils soient tendres et comestibles. ous vous amuserez bien, Madame, quand je donnerai ma grande fête. Madame, vous louerez ma cuisine. Vous devrez avouer que je sais entretenir mes satrapes avec autant de pompe que jadis le grand Ahasveros qui était roi et régnait de l’Inde à la Maurétanie, sur cent-vingt-sept provinces. Je ferai des hécatombes entières d’imbéciles. Le grand philoschnaps, qui, comme jadis Jupiter, a pris la forme d’un bœuf et beugle pour se faire applaudir par l’Europe, fournira le rôti de bœuf ; un triste auteur de tragédie qui sur des planches représentant un triste royaume persan nous a montré un triste Alexandre, fournira à ma table une tête de cochon tout à fait excellente, souriant d’un air doux-amer, à son habitude, et avec une tranche de citron dans la gueule et couvert de feuilles de laurier par la cuisinière, qui s’y entend en art ; le chantre des lèvres de corail, des cous de cygne, des sautillantes petites collines de neiges, des petites babioles, des petits mollets, des petits Mimiles, des petits baisers et des petits assesseurs, en l’espèce H. Clauren, ou, comme sur la Friedrichstrassen l’appellent les pieuses bernardines, « Père Clauren ! notre Clauren ! », ce Véritable me fournira tous les plats qu’il sait décrire dans son petit bordel de poche annuel, et il nous donne encore rien que pour nous une petite écuelle supplémentaire de petits légumes, du céleri, « qui nous font battre d’amour notre petit cœur » ; une sage et dure dame de la cour, dont seule la tête est consommable, nous fournit un met analogue, en l’occurrence l’asperge ; et il ne manquera pas de saucisse de Göttingen, de viande fumée de Hambourg, de la poitrine d’oie de Poméranie, de langues de bœuf, de cervelle de veau à la vapeur, de museau, de morue sèche, et de toutes sortes de gelée, de crêpes de Berlin, de tartes de Vienne, de confitures.

Madame, rien qu’à y penser j’ai l’estomac qui déborde ! Au diable ces agapes ! Je ne peux pas en supporter autant. Ma digestion est mauvaise. La tête de cochon me fait le même effet qu’au reste du public allemand – il me faut ensuite manger une salade Willibald-Alexis : ça purge. – Oh, l’infortunée tête de cochon avec sa sauce encore plus infortunée, qui n’est ni grecque ni perse, qui a au contraire un goût de thé au savon vert –

Traduit par Claire Placial


[1] Littéralement, « Au bord du Rhin, au bord du Rhin, la pousse notre raisin ». Début du Rheinlied de Matthias Claudius.

[2] Air de Tamino dans la flûte enchantée. « La beauté de ce portrait m’enchante ».