Chantier de traduction : autour de H. Heine


Madame, je remarque un léger nuage de mauvaise humeur sur votre beau front, et vous semblez demander : si ce n’est pas injuste que je pourfende ainsi les imbéciles, les embroche, les mette en pièce, les farcisse, et même que j’en abatte beaucoup que je dois ensuite laisser perdre sans les manger, et qui ne servent qu’à nourrir le bec pointu des rigolos qui me les piquent, pendant que les veuves et les orphelins pleurent et gémissent.

Madame, c’est la guerre ! je ne veux pas vous dévoiler toute l’énigme dès maintenant, je n’appartiens pas à l’espèce des Raisonnables, mais je me suis rallié à ce parti, et depuis 5588 années, nous menons la guerre aux imbéciles. Les imbéciles ont l’impression d’être lésés par nous, et prétendent ainsi qu’il n’y a au monde qu’une dose congrue de raison, et que les Raisonnables ont, Dieu le sait ! usurpé cette dose, et que c’est une révoltant à quel point souvent un seul homme s’arroge tant de raison que ses concitoyens et l’ensemble de son pays en deviennent obscurs. Voilà la cause secrète de la guerre, et c’est une vraie guerre d’extermination. Les Raisonnables se présentent, comme d’habitude, comme les plus paisibles, les plus mesurés et les plus raisonnables, ils se retranchent fermement dans leurs ouvrages aristotéliciens, ont de l’artillerie en abondance, et aussi assez de munitions, c’est qu’ils ont eux-mêmes inventé la poudre, et de temps en temps ils lancent une bombe bien éprouvée parmi leurs ennemis. Mais malheureusement ces derniers sont bien trop nombreux, et leurs hurlements sont forts, et quotidiennement ils commettent des abominations ; puisqu’en effet toute bêtise est abomination pour le Raisonnable. Leurs ruses de guerre sont souvent très habiles. Quelques chefs de la grande armée se gardent bien de reconnaître la cause secrète de la guerre. Ils ont entendu dire qu’un homme connu et faux, qui est allé si loin dans la fausseté qu’il a même pour finir écrit de fausses mémoires, en l’occurrence Fouché, a un jour affirmé : Les paroles sont faites pour cacher nos pensées ; et maintenant ils font beaucoup de paroles pour cacher le fait qu’ils n’ont absolument aucune pensée, et tiennent de longs discours et écrivent de gros livres, et si on les écoute, ils louent la source des pensées, seule à permettre la félicité, en l’occurrence la raison, et si on les regarde, ils se livrent aux mathématiques, à la logique, à la statistique, à l’amélioration des machines, au sens civique, à l’élevage en stalles etc. – et de même que le singe est d’autant plus ridicule qu’il ressemble davantage à l’homme, de même ces imbéciles sont d’autant plus ridicules qu’ils sont en apparence raisonnables. D’autres chefs de la grande armée sont plus francs, et reconnaissent que leur part raisonnable est très restreinte, qu’ils n’ont peut-être aucune part de raison ; c’est pourquoi ils ne manquent pas d’assurer que la raison est très amère et qu’au fond elle a peu de valeur. C’est peut-être bien vrai, mais malheureusement, ils n’ont pas la raison nécessaire pour pouvoir le prouver. Et donc ils ont recours à toutes sortes d’intérimaires, ils découvrent de nouvelles forces en eux, expliquent qu’elles sont aussi efficaces que la raison, et même parfois, dans les cas d’urgences, encore plus efficace, par ex. le tempérament, la foi, l’inspiration, etc., et avec ces ersatz de raison, avec ces betteraves de la raison, ils se consolent. Mais, pauvre de moi, ils me haïssent tout particulièrement, et prétendent ceci : je serais un des leurs, je serais un dissident, un déserteur qui a brisé les liens les plus sacrés, je serais même un espion qui observe en secret ce qu’eux, les imbéciles, trament ensemble, pour ensuite les abandonner à la risée de ses nouveaux camarades, et je serais bête au point de ne pas même voir que ces derniers au même moment rient de moi et ne me considéreront jamais comme un des leurs – et en cela, les imbéciles ont parfaitement raison.

C’est vrai, ces derniers ne me considèrent pas comme un des leurs, et souvent c’est contre moi que se dirigent leurs pouffements étouffés. Je le sais très bien, mais je préfère ne pas le remarquer. Mon cœur saigne intérieurement, et quand je suis seul, je laisse couler mes larmes. Je le sais très bien, ma position n’est pas naturelle ; tout ce que je fais est pour les Raisonnable folie, et pour les imbéciles une abomination. Ils me haïssent et je sens bien la vérité du proverbe : « la pierre est lourde, le sable est une charge, mais le mépris des imbéciles est plus lourd que tous deux réunis. » Et ils n’ont pas tort de me haïr. C’est parfaitement vrai, j’ai brisé les liens les plus sacrés, à cause de Dieu et de la loi j’aurais dû vivre et mourir parmi les imbéciles. Et hélas ! la vie aurait été si bonne parmi ces gens ! Ils m’accueilleraient toujours à bras ouverts quand je voudrais rebrousser chemin. Ils verraient dans mes yeux quels gentils services ils pourraient me rendre. Ils m’inviteraient tous les jours à manger et le soir ils m’amèneraient dans les compagnies où ils prennent le thé et dans les clubs, et je pourrais jouer au Whist avec eux, fumer du tabac, politiser, et si je me mettais à bailler, ils diraient dans mon dos : « quel beau tempérament ! une âme pleine de foi ! » – accordez-moi, Madame, une larme d’émotion – hélas ! et je boirais du punch avec eux, jusqu’à avoir la bonne inspiration, et alors ils m’amèneraient chez moi en chaise à porteurs, fort inquiets que je ne prenne froid, et l’un me passerait rapidement mes pantoufles, l’autre la robe de chambre en soie, le troisième le blanc bonnet de nuit, et ils me nommeraient ensuite Professor extraordinarius, ou président d’une société de conversion, ou expert-comptable, ou directeur des fouilles romaines ; – c’est que je serais un homme qui peut se rendre utile dans tous les domaines, puisque je sais très bien distinguer les déclinaisons latines des conjugaisons, et que je prends moins facilement que d’aucuns la botte d’un postillon prussien pour un vase étrusque. Mon tempérament, ma foi, mon inspiration pourraient en outre avoir d’excellents effets à l’heure de la prière, en l’occurrence pour moi-même ; et quant à mon distingué talent poétique, il me rendrait bien service pour les anniversaires et les mariages des sommités, et cela ne ferait pas de mal non plus que je chante dans une grande épopée nationale les héros dont nous savons certainement tous que de leurs cadavres se sont nourris les vers qui se prennent pour leurs successeurs.

Beaucoup de gens qui ne sont pas nés imbéciles et qui avaient jadis été doués de raison sont, à cause de ce genre d’avantages, passés dans le camp des imbéciles, ils vivent une vraie vie de cocagne, les folies qui au début ont nécessité qu’ils se fassent violence sont maintenant devenues leur deuxième nature, et même on ne doit plus les considérer comme des hypocrites, mais comme des croyants. L’un d’entre eux, dans la tête duquel le soleil ne s’est pas encore complètement obscurci, m’aime beaucoup, et très récemment, alors que j’étais seul chez lui, il verrouilla les portes et me dit d’une voix très sérieuse : « Oh, fou que tu es, qui joue au sage et pourtant n’y entend pas davantage qu’une nouvelle recrue dans le sein de sa mère ! ne sais tu pas que les grands personnages du pays n’élèvent que celui qui s’abaisse lui-même et glorifie leur sang davantage que le sien propre. Et maintenant tu te mets à dos aussi les pieuses personnages du pays ! Est-ce à ce point difficile de détourner les yeux miséricordieusement, de s’emmitoufler les mains saintement intriquées dans les manches de son habit, de baisser la tête comme un agneau de Dieu, et de chuchoter des préceptes bibliques appris par cœur ! Crois-moi, aucune sommité ne rétribuera ton impiété, ceux qui prêchent l’amour te haïront, te calomnieront, te poursuivront, et tu ne feras carrière ni au ciel ni sur terre ! »

Hélas ! c’est vrai ! Mais j’ai une fois pour toute la malheureuse passion de la raison ! Je l’aime, même si elle ne m’aime pas en retour. Je lui donne tout, et elle ne me consent rien. Je ne peux rien obtenir d’elle. Et comme jadis le roi juif Salomon a chanté dans le Cantique des cantiques l’église chrétienne, en l’occurrence sous l’apparence d’une fille noire brûlante d’amour, afin que ses sujets juifs ne remarquent rien, de même j’ai chanté dans d’innombrables chants précisément le contraire, à savoir la raison, et en l’occurrence sous les traits d’une vierge blanche et froide, qui m’attire et me repousse, me sourit tantôt, tantôt se met en colère, et pour finir me tourne le dos. Ce secret de mon amour malheureux, que je ne révèle à personne, vous sert de maître-étalon pour apprécier justement mon imbécillité, vous voyez là qu’elle est d’une sorte extraordinaire, et qu’elle s’élève bien au dessus de l’habituelle imbécile agitation des hommes. Lisez mon Ratcliff, mon Almansor, mon Intermezzo lyrique – de la raison ! de la raison ! rien que de la raison ! et vous serez épouvantée par la hauteur de mon imbécillité. Avec les mots d’Agur, du fils de Jake, je peux dire ainsi : « je suis le plus grand des imbéciles, et l’entendement humain n’est pas de mon ressort ». Haute s’élève la forêt de chênes, haut au dessus de la forêt de chêne plane l’aigle, haut au dessus de l’aigle passent les nuages, hautes au dessus des nuages brillent les étoiles – Madame, est-ce que je ne monte pas trop haut pour vous ? eh bien – hauts au dessus des étoiles flottent les anges, haut au dessus des anges surplombe – non Madame, mon imbécillité ne monte pas plus haut. Elle monte déjà bien assez haut ! Elle vacille sous l’effet de sa propre hauteur de vue. Elle fait de moi un géant en bottes de sept lieues. Le midi je suis d’une telle humeur que je pourrais dévorer tous les éléphants de l’Hindoustan et me curer les dents avec la cathédrale de Strasbourg, sans songer que les petites étoiles fixes sont mal digérables et restent sur l’estomac, et la nuit le spectacle commence pour de bon, se réunit dans ma tête le congrès de tous les peuples du présent et du passés, y assistent les Assyriens, les Égyptiens, les Mèdes, les Perses, les Hébreux, les Philistins, les Francfortois, les Babyloniens, les Carthaginois, les Berlinois, les Romains, les Spartiates, les Turcs, les Turcs au cumin[1] – Madame, je mettrais trop de temps à vous décrire l’ensemble de ces peuples, lisez donc Hérodote, Tite-Live, le journal de Haude ou de Spener, Curtius, Cornelius Nepos, le Gesellschafter – pendant ce temps-là, je vais aller déjeuner, ce matin je ne suis plus d’humeur à écrire, le bon Dieu me laisse en plan – Madame, je crains même que vous l’ayez remarqué avant moi – oui, je remarque que la juste aide divine n’est pas encore venue aujourd’hui, je vais commencer un nouveau chapitre, et vous raconter comment après la mort de Le Grand je suis arrivé à Godesberg.


[1] Kümmeltürken, littéralement, « turc de cumin ». Dans l’argot estudiantin de l’époque de Heine, désigne les étudiants originaires de la ville même où ils sont inscrits à l’université. Le terme est apparu à Halle, où l’on cultivait le cumin.