Chantier de traduction : autour de H. Heine

Lorsque j’arrivai à Godesberg, je m’installai de nouveau aux pieds de ma belle amie – et près de moi s’allongea son basset – et tous deux levions la tête pour la regarder dans les yeux.
Dieu du ciel ! Dans ces yeux gisaient toutes les splendeurs terrestres, et un ciel entier par dessus le marché. J’aurais pu mourir de félicité en plongeant le regard dans ces yeux, et si j’étais mort à cet instant, mon âme aurait directement volé dans ces yeux. Oh ! je ne peux décrire ces yeux ! Il faudrait que j’aille chercher à l’asile d’aliénés un poète devenu fou d’amour, afin qu’il puise dans l’abîme de la démence une image à laquelle je puisse comparer ces yeux – soit dit entre nous, il se peut que je sois moi-même assez fou pour ne pas avoir besoin d’aide pour ce genre d’entreprise. God d-n ! dit un jour un anglais, si vous regardez un homme comme ça du haut en bas, les boutons de cuivre de son frac fondent, et son cœur aussi à l’intérieur du frac. F-e ! dit un français, elle a des yeux du plus grand calibre, et si elle tire un regard de trente livres, crac ! on est amoureux. Ce fut un avocat rougeaud de Mayence qui dit : vos yeux sont comme deux tasses de café noir – il voulait dire quelque chose de très suave, parce qu’il mettait toujours une quantité incroyable de sucre dans son café – De mauvaises comparaisons – moi et le basset brun, nous gisions immobiles aux pieds de la belle femme, et la regardions, et l’écoutions. Elle était assise auprès d’un soldat grand, gris et glacé, une silhouette chevaleresque avec des cicatrices barrant un front terrible. Ils parlaient tous deux des sept montagnes que la belle lueur du couchant illuminait, et du Rhin bleu, qui coulait non loin, grand et paisible – Que nous importaient les sept montagnes, la lueur du couchant et le Rhin bleu, et les barques aux voiles blanches qui flottaient dessus, et la musique qui s’élevait de l’une des barques, et de l’andouille d’étudiant qui y chantait d’une voix fondante et adorable – moi et le basset brun, nous plongions notre regard dans les yeux de notre amie et observions son visage qui luisait pâle et rose entre les tresses et les boucles noires, comme la lune entre de sombres nuages – c’étaient des traits élevés et grecs, des lèvres aux courbes téméraires, aux contours de nostalgie, de félicité et d’humeur enfantine, et quand elle parlait, ses mots étaient soufflés d’une voix grave, presque soupirante, et étaient cependant projetés avec impatience, brusquement – et quand elle parlait, et que la parole tombait en flocons de sa belle bouche, comme une tiède et gaie pluie de fleurs – Oh ! alors les lueurs du couchant s’étendaient dans mon âme, que traversaient dans un jeu sonore les souvenirs de l’enfance, et avant tout, comme une clochette, résonnait en moi la voix de la petite Veronika – et je saisis la belle main de mon amie, et la pressai sur mes yeux jusqu’à ce que les cloches dans mon âme cessent de sonner – et alors je le levai d’un bond et éclatai de rire, et le basset aboya, et le front du vieux général se fit plus sérieusement terrible, et je me rassis, et saisis de nouveau la belle main, et la baisai et racontai et parlai de la petite Veronika.

Traduit par Claire Placial