Chantier de traduction : autour de H. Heine

Madame, vous aimeriez bien que je vous dise à quoi ressemblait la petite Veronika. Mais je ne veux pas. Vous, Madame, ne pouvez pas être forcée à continuer votre lecture plus loin que vous ne le souhaitez, et moi de même j’ai le droit d’écrire seulement ce que je veux. Je veux en revanche dire maintenant à quoi ressemblait la belle main que j’ai baisée au chapitre précédent.

D’abord, je dois admettre ceci : – je n’étais pas digne de baiser cette main. C’était une belle main, si délicate, translucide, resplendissante, suave, parfumée, douce, adorable – vraiment je dois envoyer quelqu’un en course à la pharmacie m’acheter pour douze sous d’épithètes.

Au majeur trônait une bague avec une perle – je n’ai jamais vu de perle jouer de plus lamentable rôle – à l’annuaire elle portait une bague avec un camée bleu antique – j’ai étudié l’archéologie pendant des heures sur cette bague – à l’index elle portait un diamant – c’était un talisman, aussi longtemps que je le voyais, j’étais heureux, en effet, là où il se trouvait se trouvait aussi le doigt, auprès de ses quatre collègues – et souvent elle me frappait la bouche de ses cinq doigts. Depuis qu’on m’a imposé les mains de cette sorte, je crois dur comme fer au magnétisme. Mais elle ne me frappait pas fort, et quand elle me frappait, je l’avais toujours mérité par quelque parole impie, et quand elle m’avait frappé, elle le regrettait aussitôt et prenait un gâteau, le brisait en deux parts, m’en donnait une et donnait l’autre au basset brun, et souriait et disait : « vous n’avez pas de religion ni l’un ni l’autre et ne connaîtrez pas la félicité, et il faut vous nourrir de gâteau en ce monde, puisque vous n’aurez pas votre couvert au paradis. » Elle avait plus ou moins raison, j’étais très irréligieux à l’époque et lisais Thomas Paine, le Système de la nature, le courrier de Westphalie et Schleiermacher, et je me laissais pousser la barbe et la raison, et voulais frayer avec les rationalistes. Mais quand la belle main me passait sur le front, mon entendement me quittait, et une douce rêverie m’emplissait, et je croyais entendre de pieux cantiques à Marie, et je pensais à la petite Veronika.

Madame, vous ne pouvez pas vous imaginer à quel point la petite Veronika était jolie dans son cercueil. Les chandelles qui brûlaient dressées tout autour d’elle lançaient leur lueur sur le petit visage pâle et souriant, et sur les roses de soie rouge, et sur les petites parures d’or bruissantes dont étaient ornés la petite tête et le petit linceul blanc – la pieuse Ursula m’avait mené le soir dans la chambre silencieuse, et lorsque je vis le petit cadavre disposé sur la table, avec les lumières et les fleurs, je crus au début que c’était une statue de sainte en cire ; mais bientôt je reconnus le cher visage, et demandai en riant, pourquoi la petite Veronika était-elle immobile ? et Ursula répondit : c’est la mort qui fait ça.

Et lorsqu’elle dit : C’est la mort qui fait ça – mais je ne veux pas raconter cette histoire aujourd’hui, elle tirerait par trop en longueur, il faudrait que d’abord je parle de la pie paralysée qui boitillait sur la place du marché et qui avait trois cents ans, et je risquerais de devenir proprement mélancolique – J’ai soudain envie de raconter une autre histoire, et celle-ci est joyeuse, et elle se prête à ce lieu, puisque c’est la véritable histoire qui devrait être exposée dans ce livre.

Traduit par Claire Placial