Chantier de traduction : autour de H. Heine

Dans la poitrine du chevalier il n’y avait que nuit et douleur. Les poignard de la diffamation l’avaient durement atteint, et alors qu’il cheminait traversant la place saint Marc, il lui semblait que son cœur allait se briser et perdre tout son sang. Ses pieds vacillaient à cause de la fatigue – toute la journée avait été passée à courir le gibier noble, et c’était une chaude journée d’été – la sueur perlait sur son front, et lorsqu’il monta dans la gondole, il soupira profondément. Il était assis dans la cabine noire de la gondole sans penser à rien, sans penser à rien les molles vagues le berçaient et elles l’emportèrent jusque dans la Brenta par le chemin bien connu – et lorsqu’il descendit devant le palais bien connu, il entendit : Signora Laura est dans le jardin.

Elle se tenait appuyée à la statue de Laocoon, près du rosier rouge, au bout de la terrasse, non loin des saules pleureurs qui se penchaient mélancoliques au dessus du fleuve qui longeait du jardin. Elle se tenait là souriante, douce image de l’amour, dans le parfum des roses. Mais lui se réveilla, comme d’un rêve noir, et il était de nouveau comme métamorphosé en douceur et en peine. « Signora Laura ! » – dit-il – « je suis misérable et opprimé par la haine et la misère et le mensonge » – et ensuite il s’arrêta et bégaya : – « mais je vous aime » – puis une larme joyeuse perla à son œil, et les yeux humides et la lèvre enflammée il s’écria : « Sois ma bonne amie, et aime-moi ! »

Un voile sombre et secret repose sur cette heure-là, et aucun mortel ne sait ce que Signora Laura a répondu, et quand on demande à son ange gardien au ciel, il se cache la figure et soupire et se tait.

Le chevalier se tint longtemps encore près de la statue de Laocoon, son visage était tout aussi déformé et blanc, inconscient, il effeuilla toutes les roses du rosier, il cassa même tous les jeunes bourgeons – la plante n’a plus jamais porté de fleurs – au lointain un rossignol fou chantait sa plainte, les saules pleureurs chuchotaient anxieusement, sourdement murmuraient les froides vagues de la Brenta, la nuit montait avec sa lune et ses étoiles – une belle étoile, la plus belle de toutes, tomba du ciel.

Traduit par Claire Placial