Chantier de traduction : autour de H. Heine

Vous pleurez, Madame ?

Oh, puissent ces yeux, qui maintenant versent de si belles larmes, illuminer encore longtemps le monde de leur lumière, et qu’une main chaude et chère puisse les fermer à l’heure de la mort ! Un oreiller bien moelleux, Madame, est aussi une chose à avoir à l’heure de la mort, et puisse-t-il ne pas vous faire défaut non plus ; et quand la belle tête lasse y tombe et que les belles boucles noires dégringolent sur le visage pâlissant : Oh, puisse Dieu vous récompenser pour les larmes qui ont coulé à cause de moi – c’est que je suis ce cavalier, à cause de qui vous avez pleuré, je suis ce cavalier errant de l’amour, le cavalier à l’étoile tombée.

Vous pleurez, Madame ?

Oh, je connais ces larmes ! Pourquoi simuler plus longtemps ? Vous, Madame, êtes vous-mêmes la belle femme, qui a déjà pleuré si adorablement à Godesberg, lorsque j’ai raconté le sinistre conte de ma vie – comme des perles sur des roses roulaient les belles larmes sur les belles joues – le basset se taisait, le carillon du soir de Königswinter résonnait, le Rhin murmurait plus bas, la nuit recouvrait la terre de son manteau noir, et j’étais assis à vos pieds, Madame, et regardais dans les hauteurs le ciel étoilé – Au début j’ai pris vos yeux pour deux étoiles – Mais comment peut-on prendre de si beaux yeux pour des étoiles ? Ces froides lueurs du ciel ne peuvent pas pleurer la misère d’un homme qui est si misérable qu’il ne peut plus pleurer.

Et j’avais encore des raisons particulières de ne pas méconnaître ces yeux – dans ces yeux réside l’âme de la petite Veronika.

J’ai bien calculé, Madame, vous êtes née précisément le jour où la petite Veronika est morte. Johanna à Andernacht m’avait dit que je retrouverais la petite Veronika à Godesberg – et je vous ai tout de suite reconnue – c’était vraiment infortuné, Madame, que vous dussiez mourir à l’époque, alors que les plus jolis jeux allaient vraiment commencer. Depuis que la pieuse Ursula m’avait dit « c’est la mort qui fait ça », j’errais seul et grave dans la grande galerie de peinture, les tableaux ne me plaisaient plus autant qu’avant, ils me semblaient soudainement décolorés, un seul avait gardé ses couleurs et son éclat – Vous savez, Madame, duquel je parle – :

C’est le Sultan et la Sultane de Dehli.

Rappelez-vous, Madame, combien nous avons passé d’heures devant ce tableau, et comment la pieuse Ursula souriait singulièrement lorsque les gens se rendaient compte que les visages sur le tableau ressemblaient vraiment beaucoup aux nôtres ? Madame, je trouve que vous êtes vraiment très réussie sur ce tableau, et c’est inconcevable que le peintre ait été jusqu’à représenter la robe que vous portiez alors. On dit qu’il était fou, et qu’il avait rêvé de votre image. Ou alors peut-être que son âme était dans le grand singe sacré qui vous servait jadis comme un Jockey ? – dans ce cas il a dû se souvenir du voile vert-de-gris qu’il a un jour aspergé de vin rouge si bien qu’il fut perdu – j’étais content que vous l’abandonniez, il ne vous seyait pas particulièrement, et du reste la tenue européenne est bien plus seyante pour les femmes que la tenue indienne. Certes, les belles femmes sont belles dans chaque tenue. Rappelez-vous, Madame, comment un Brahmane galant – il ressemblait à Ganesh, l’homme avec la trompe d’éléphant, qui chevauche une souris – vous avait une fois adressé ce compliment : la divine Maneka, lorsqu’elle est descendue du château en or d’Indra pour rejoindre le royal pénitent Wiswamitra n’était pas plus belle que vous, Madame !

Vous ne vous rappelez plus ? Cela ne fait pourtant que 3000 ans que l’on vous a dit cela, et les belles femmes d’habitude n’oublient pas si vite une délicate flatterie.

En revanche, pour les hommes, la tenue indienne est bien plus seyante que la tenue européenne. Oh, mes pantalons rose-rouge, fleuris de lotus, que j’avais à Dehli ! vous aurais-je eu sur moi lorsque je me tenais devant la Signora Laura et implorais son amour – le chapitre précédent aurait eu un autre air ! Mais hélas ! je portais alors des pantalons d’un jaune paille, qu’un chinois quelconque avait tissés à Nankin – ma perte était tissée dedans – et je fus malheureux.

Souvent un jeune homme s’assoit dans un petit café allemand et boit tranquillement sa tasse de café, et pendant ce temps là dans la Chine lointaine pousse et fleurit sa perte, qui y est filée et tissée, et malgré la haute muraille de Chine elle trouve son chemin jusqu’au jeune homme, qui la prend pour un pantalon de nankin et l’enfile ingénument et est malheureux – Et, Madame, dans la petite poitrine d’un homme peut se dissimuler un grand malheur, et se dissimuler si bien que le pauvre homme pendant des jours ne le sent pas, et est de bonne humeur, et danse joyeusement et siffle et chantonne – lalarallala, lalarallala, lalaral – la – la – la.

Traduit par Claire Placial