Chantier de traduction : autour de W. Wordsworth

D’un périple qu’il a fait en Ecosse en 1803 avec sa sœur Dorothy, William Wordsworth a tiré une série de poèmes dont le présent « Glen Almain ». Almain est un mot désuet aujourd’hui provenant du vieux français « aleman », issu lui-même du germain « alaman » ; le terme « Almain » fut utilisé en musique pour nommer les « Allemandes », en somme il s’agit du Vallon Allemand, où l’on se rend aujourd’hui en suivant le panneau « Glenalmond » (ce que je traduirais immédiatement comme le Vallon de l’amande, or le mot provient du grec ἀμυγδάλη, qui donne en latin amygdala – d’où le nom de la Princesse de Star Wars, sans doute ! – mais l’étymologie d’almond dans l’OED ne me fait pas le lien avec « almain », affaire à suivre). On trouve en ce vallon un énorme bloc pierre (Clach Ossian) sous lequel se trouverait, selon une légende, le corps d’Ossian le célèbre autant que fictif barde gaélique. Le poème fut écrit en 1805, soit deux ans après la visite, et Dorothy précise que William l’écrivit après avoir entendu parler de la légende, que sa sœur et lui ignoraient lorsqu’ils étaient présents sur lesdits lieux. Il est intéressant que dans ce poème le recours à la légende soit assumé par Wordsworth comme un moyen d’exprimer un sentiment profond. Peu importe, en vient à dire le poète, la foi dans la légende est plus importante que la vérité des faits qu’elle rapporte ; mieux : la légende permet de spiritualiser le lieu, d’en observer les éléments comme les traces d’un mythe, de leur conférer une densité de ruine. Aussi, avec Wordsworth, les visions de l’imagination ne sont pas les fins dernières, plutôt l’instrument de l’amour, un bain révélateur, ce par quoi les souvenirs, et avec eux, en eux, les choses et les êtres peuvent renaître, comme montent au ciel les soleils rajeunis.

Clach Ossian, Glenalmond, Scotland

GLEN ALMAIN
Ou
L’ÉTROIT VALLON

En ce tranquille endroit, à l’écart des hommes,
Repose Ossian, dans L’ÉTROIT VALLON ;
En ce tranquille endroit, où ne va murmurant
Qu’un ruisselet docile, rien qu’un seul :
Il a chanté les batailles et le souffle
Des guerres orageuses, et la mort violente ;
Aussi dut-il, me dis-je, quand tout fut achevé,
Enfin et à juste titre être couché
Près des rochers grossièrement entassés, et déchirés
Comme par un esprit agité ;
Où se fit voir la brutalité, entendre l’horreur,
Et où tout est demeuré dans la discorde ;
En quelque plaintive retraite, et d’ombre,
Car peur et mélancolie s’y unissent ;
Mais voici le calme ; il ne peut exister
De tranquillité plus absolue.

Est-ce bien ici qu’en vérité repose le barde ?
Ou bien n’est-ce qu’une croyance infondée ?
Qu’importe ? je ne blâme pas ceux
Dont l’imagination en ce coin solitaire
S’est émue ; qui de la même façon exprimèrent
Leur propre idée du plus parfait repos.
Un couvent, même la cellule d’un ermite
Rompraient le silence de ce vallon :
Ici n’est pas le calme, pas le délassement ;
Mais quelque chose de bien plus profond que cela :
La frontière ici présente
Est celle de la tombe ; et des graves
Et des heureux sentiments qu’ont les morts :
Et, par conséquent, c’est à raison qu’on dit
Qu’Ossian, dernier de sa lignée !
Gît inhumé en ce lieu solitaire.

Traduit par M. Durisotti

GLEN ALMAIN
Or
THE NARROW GLEN

IN this still place, remote from men,
Sleeps Ossian, in the NARROW GLEN;
In this still place, where murmurs on
But one meek streamlet, only one:
He sang of battles, and the breath
Of stormy war, and violent death;
And should, methinks, when all was past,
Have rightfully been laid at last
Where rocks were rudely heaped, and rent
As by a spirit turbulent;
Where sights were rough, and sounds were wild,
And everything unreconciled;
In some complaining, dim retreat,
For fear and melancholy meet;
But this is calm; there cannot be
A more entire tranquillity.

Does then the Bard sleep here indeed?
Or is it but a groundless creed?
What matters it?–I blame them not
Whose Fancy in this lonely Spot
Was moved; and in such way expressed
Their notion of its perfect rest.
A convent, even a hermit’s cell,
Would break the silence of this Dell:
It is not quiet, is not ease;
But something deeper far than these:
The separation that is here
Is of the grave; and of austere
Yet happy feelings of the dead:
And, therefore, was it rightly said
That Ossian, last of all his race!
Lies buried in this lonely place.