Chantier de traduction : autour de W. Wordsworth

RÉSOLUTION ET INDÉPENDANCE

Le vent n’a pas cessé de hurler cette nuit,
La pluie lourde s’est abattue à verse,
Mais à présent le soleil calme et clair se lève,
Au loin les oiseaux chantent dans les bois,
Le pigeon couve sa propre et douce voix,
Le geai répond à la pie qui jacasse,
Et tout l’air est empli du bruit agréable des eaux.

Tout ce qui vit dans l’amour du soleil est dehors,
Le ciel se réjouit tandis que naît le jour,
Les gouttes de pluie illuminent l’herbe ; sur les landes
Le lièvre court plein d’allégresse,
Et sa patte dans la terre détrempée
Soulève un brouillard que le soleil fait scintiller
Et qui le suit partout, où qu’il aille détaler.

Ce matin je me promenais sur la lande,
Je vis le lièvre détaler ici et là, joyeusement,
Au loin j’entendais mugir les bois, les eaux,
Ou bien, heureux comme un enfant, ne les entendais pas,
L’agréable saison requérant tout mon cœur ;
De très vieux souvenirs traversèrent tout mon être,
Ainsi que toutes les voies humaines, si vaines, mélancoliques.

Mais comme il arrive parfois aux esprits que la joie
Trop puissante retient de progresser encore :
Aussi haut que nous nous sommes élevés dans l’extase,
Dans le découragement nous sombrons profondément,
C’est ce qui m’arriva ce matin-là,
Craintes et cauchemars fondirent en nombre sur moi,
Une sombre tristesse et d’hermétiques pensées
Que je ne connaissais ni ne pouvais nommer.

J’entendis l’alouette chanter dans le ciel ;
Et me remémorai le lièvre joyeux,
Oui, je suis un enfant si heureux de la terre,
Oui, mon sort est celui des créatures emplies de bonheur
Et je me tiens à distance du monde et de tout souci,
Mais un jour différent semble commencer pour moi,
Solitude, cœur affligé, angoisse et pauvreté.

Toute ma vie je l’ai consacrée au doux penser,
Comme si vivre était l’affaire d’une humeur estivale,
Comme si les choses nécessaires devaient d’elles-mêmes s’offrir
A cette foi féconde toujours gorgée du fécond bien;
Mais comment peut-il attendre des autres que pour lui
Ils construisent, qu’ils sèment, et qu’à sa demande,
Ils l’aiment, lui qui refuse de se prendre en charge ?

Je pensai à Chatterton, l’enfant prodigieux,
L’âme sans repos qui périt au comble de l’orgueil ;
A Celui qui marchait dans la joie et la gloire,
Poussant sa charrue sur le flanc des montagnes.
Par nos propres esprits nous sommes déifiés,
Nous les poètes en notre jeunesse connaissons d’abord la joie,
Mais d’elle naissent à la fin dépression et folie.

Alors, fut-ce l’effet d’une grâce particulière,
Etait-ce un signe concédé par le ciel, un présent,
Alors il arriva qu’en cet endroit solitaire,
Comme mon imagination était malmenée,
Et que j’avais lutté contre ces pensées accablantes,
Je vis par hasard un homme devant moi,
Le plus vieux, semblait-il, qui eût encore des cheveux gris.

J’arrêtai mon chemin aussitôt que j’aperçus
Le vieil homme au milieu de l’étendue déserte :
Auprès d’une mare et sur la rive la plus éloignée,
Il se tenait seul : l’espace d’une minute, je pense,
Je l’ai considéré tandis qu’immobile il continuait.
Près de la berge la plus lointaine je m’approchai,
Cependant qu’à mes yeux il se présentait tout entier.

Comme une large pierre qu’on voit parfois couchée,
Etendue au sommet chauve d’une colline, mystère
Pour tous ceux qui en partagent la vision que les moyens
Par lesquels elle est arrivée jusque là, et d’où elle provient,
Si bien que l’on dirait une chose pénétrée de sensations,
Comme un monstre marin qui s’est hissé sur un plateau
De pierre ou de sable et se repose juste en dessous du soleil.

Tel paraissait cet homme, ni tout à fait vivant, ni mort,
Ni tout à fait endormi ; dans son extrême vieillesse :
Son corps était doublement voûté, les pieds et la tête
Se rejoignant au terme de leur pèlerinage.
Comme le sinistre joug de quelque douleur ou la fureur
D’une maladie qu’il aurait endurée il y a très longtemps,
Avaient chargé sa carcasse d’un fardeau plus qu’humain.

D’ailleurs il s’appuyait, et son corps, ses membres, son visage,
Sur un long bâton gris de bois écorcé,
Et toujours tandis que je m’avançais d’un pas calme,
Au bord de la petite mare, du petit flot boueux,
Se tenait le vieil homme, immobile ainsi qu’un nuage
Qui n’entend pas l’appel des vents retentissants,
Et qui, si seulement il bouge, se meut tout entier.

A force, comme lui-même était embarrassé, il remua
De son bâton la mare et regarda fixement
Au-dessus des eaux boueuses, il les scrutait
Comme s’il eût eu à déchiffrer un livre,
Je rassemblai ma liberté autant que possible,
Et me rapprochant de lui, lui dis :
« Ce matin-là apporte la promesse d’un jour glorieux. »

Le vieil homme me fit une réponse aimable
Par un discours courtois, qu’il exprima lentement,
Je lui répondis les quelques mots suivants :
« A quel type de travail êtes vous dévoué ?
L’endroit est bien solitaire pour quelqu’un comme vous. »
Il me répondit avec plaisir et surprise,
Et il y avait, quand il parlait, un feu tout autour de ses yeux.

Les mots sortaient faiblement de la faible poitrine,
Pourtant l’un suivait l’autre avec solennité,
Vêtu avec noblesse dans la prononciation ;
Des mots choisis, des phrases mesurées, au-dessus du niveau
Des hommes ordinaires ; discours majestueux
Comme font, selon l’usage écossais, ces austères vivants,
Des hommes pieux, qui rendent leurs soins à Dieu ainsi qu’à l’homme.

Il me dit qu’il était venu jusqu’à cette mare
Pour collecter des sangsues, car il était vieux et pauvre,
Emploi bien dangereux et fatigant !
Il avait subi beaucoup de dures épreuves :
Il errait d’une mare à l’autre, d’une lande à l’autre,
S’abritait, grâce à Dieu, où il voulait, où il pouvait,
Et gagnait de la sorte de quoi vivre, honnêtement.

Le vieil homme resta près de moi à parler,
Mais alors sa voix me parvenait comme un courant
A peine audible ; je ne pouvais distinguer aucun mot,
Et le corps entier de l’homme me semblait pareil
A un que dans un rêve j’avais rencontré, gronder
Ou à un homme envoyé de quelque région lointaine,
Pour me rendre ma force et me réprimander sévèrement.

Mes pensées précédentes revinrent : la peur qui tue,
L’espoir qui refuse qu’on le nourrisse,
Le froid, la douleur et le travail, et les maladies de la chair,
Et les puissants poètes morts dans leur misère,
Alors, ignorant ce que le vieil homme avait prononcé,
Je réitérai ma question avec avidité :
« Comment vivez-vous donc ? qu’est-ce donc que vous faites ? »

Puis avec un sourire il répéta ses mots
Et dit que ramassant des sangsues, il allait
Voyageant loin, au large, remuant à ses pieds
Les eaux des mares, où qu’elles se trouvent.
« Jadis je pouvais en trouver de tous côtés,
Mais depuis longtemps leur nombre a lentement diminué
Malgré cela je persévère, et j’en trouve ou je peux. »

Cependant qu’il parlait ainsi, le lieu solitaire,
L’aspect du vieil homme, son discours, tout me troubla,
Grâce à l’œil de l’esprit il me semblait le voir rôder
Sans cesse à l’entour des eaux usées de la lande
Errant de ça, de là, seul et silencieux ;
Pendant que je continuais en moi-même ces pensées,
Lui, après avoir fait une pause, renouvela son discours.

Il mêla bientôt un autre sujet à cela,
Il s’exprimait gaîment, d’un air avenant,
Mais surtout majestueux, et quand il eut achevé,
J’aurais pu rire de moi-même au mépris en découvrant
Dans cet homme décrépit un esprit si ferme.
« Dieu, dis-je, sois mon soutien et aie confiance ;
Je me souviendrai du ramasseur de sangsues sur la lande solitaire. »

© Maxime Durisotti, mars 2011, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000