Chantier de traduction : autour de H. Heine

Le Cantique des cantiques a bien inspiré les poètes allemands. Herder l’a traduit deux fois ; Goethe également l’a traduit et aussi bien quelques passages de Faust que des poèmes du Divan Occidental-Oriental y font allusion. Il faut dire que le foisonnement des métaphores dans le Cantique a de quoi inspirer. Chez Heine, l’intertexte avec le Cantique se fait sur un mode plus satirique. Ainsi la grosse femme d’un millionnaire est-elle décrite : « Madame son épouse n’est pas une mauvaise femme – elle n’a certes qu’un œil, mais il en est d’autant plus vert, son nez est comme la tour qui regarde vers Damas, son sein est gros comme la mer, et par là-dessus flottent toutes sortes de rubans, comme les pavillons d’un navire qui voguent sur ce sein maritime – on attrape le mal de mer rien qu’à cette vue – sa nuque est très jolie et grassement tournée comme un – l’image comparative se trouve un peu plus bas – et quant au rideau d’un bleu de violette qui recouvre cette image comparative, un bon millier de vers à soie, au moins, y ont consacré leur entière existence. » L’écho à Ct 7,5 est manifeste : « Ton cou est comme une tour d’ivoire; tes yeux sont comme les piscines de Hesbon, près de la porte de Bâth-Rabbîm; ton nez comme la tour du Liban qui regarde du côté de Damas » (traduction du Rabbinat).

Dans le poème qui suit, le système de référence au texte biblique est plus complexe. Le titre est explicite : « Das Hohelied », c’est le titre allemand du Cantique dans la traduction allemande. Mais il ne s’agit pas d’un énième dispositif de comparaison du corps féminin avec des éléments naturels. Ici, le corps de la femme est perçu comme incarnation du poème divin – le créateur étant un « artiste plastique » accompli – et les parties du corps sont cette fois les parties du poème, dans un dispositif rhétorique oscillant de comparaison en métaphore qui est très semblable formellement à celui du Cantique. Singulièrement les termes employés pour évoquer les composantes du poème, du « chant » (j’ai traduit Hohelied der lieder par « Chant des chants », traduction qui tend actuellement à s’imposer pour l’hébreu Shir Hashirim) sont ceux par lesquels les philologues contemporains du poète commencent à décrire la poésie hébraïque, qu’ils estiment fondée sur le « parallélisme des membres » (dans la terminologie de Lowth, théoricien du parallélisme, traduit par Herder en allemand, c’est parallelismus membrorum). Je relèverai seulement que l’incise – der Zwischensatz – est un des traits caractéristique de l’écriture de Heine, et que l’incise ici, c’est ce qui se cache derrière la feuille de figuier.

CANTIQUE DES CANTIQUES

Le corps de la femme est un poème
Qu’a rédigé le seigneur Dieu
Dans le grand livre de la nature,
Comme le lui a dicté l’Esprit.

Oui, cette heure lui fut favorable,
Le Dieu était bien inspiré ;
La matière revêche et rebelle,
Il l’a maîtrisée très artistiquement.

Vraiment, le corps de la femme est
Le plus haut chant des chants ;
De très merveilleuses strophes, voilà
Les membres minces et blancs.

Oh, quelle divine idée
Que ce cou, ce pur cou
Sur lequel se balance la petite tête,
La principale pensée bouclée !

Les boutons de rose des seins sont
Disposés épigrammatiquement ;
Elle ravit indiciblement, la césure
Qui divise fermement la poitrine.

Le créateur plastique est révélé
Par le parallèle des hanches ;
L’incise sous la feuille de figuier
Est un joli passage aussi.

Ce n’est pas un poème conceptuel !
Ce chant est de chair et d’os,
De mains, de pieds, il rit et baise
Avec des lèvres joliment rimées.

Ici respire la véritable poésie !
La beauté dans chaque tournure !
Et sur le front le chant porte
Le sceau de la perfection.

Je veux te louer, ô Seigneur,
Et, couvert de cendres, t’adorer !
Nous ne sommes qu’imposteurs comparés à toi,
Le céleste poète !

Je veux sombrer, ô Seigneur
Dans la splendeur de ton chant,
Pour l’étudier je consacre
Le jour en plus des nuits

Oui, j’étudie jour et nuit,
Je ne veux pas perdre de temps ;
Mes jambes en deviennent toutes maigres :
C’est que j’ai trop étudié.

Traduit par © Claire Placial

DAS HOHELIED

Des Weibes Leib ist ein Gedicht,
Das Gott der Herr geschrieben
Ins große Stammbuch der Natur,
Als ihn der Geist getrieben.

Ja, günstig war die Stunde ihm,
Der Gott war hochbegeistert;
Er hat den spröden, rebellischen Stoff
Ganz künstlerisch bemeistert.

Fürwahr, der Leib des Weibes ist
Das Hohelied der Lieder;
Gar wunderbare Strophen sind
Die schlanken, weißen Glieder.

O welche göttliche Idee
Ist dieser Hals, der blanke,
Worauf sich wiegt der kleine Kopf,
Der lockige Hauptgedanke!

Der Brüstchen Rosenknospen sind
Epigrammatisch gefeilet;
Unsäglich entzückend ist die Zäsur,
Die streng den Busen teilet.

Den plastischen Schöpfer offenbart
Der Hüften Parallele;
Der Zwischensatz mit dem Feigenblatt
Ist auch eine schöne Stelle.

Das ist kein abstraktes Begriffspoem!
Das Lied hat Fleisch und Rippen,
Hat Hand und Fuß; es lacht und küßt
Mit schöngereimten Lippen.

Hier atmet wahre Poesie!
Anmut in jeder Wendung!
Und auf der Stirne trägt das Lied
Den Stempel der Vollendung.

Lobsingen will ich dir, O Herr,
Und dich im Staub anbeten!
Wir sind nur Stümper gegen dich,
Den himmlischen Poeten.

Versenken will ich mich, o Herr,
In deines Liedes Prächten;
Ich widme seinem Studium
Den Tag mitsamt den Nächten.

Ja, Tag und Nacht studier ich dran,
Will keine Zeit verlieren;
Die Beine werden mir so dünn –
Das kommt vom vielen Studieren.