Chantier de traduction : autour de W. Wordsworth


NE MÉPRISE POINT LE SONNET…

Ne méprise point le sonnet ; Censeur tu as injustement
Négligé ses mérites authentiques ; c’est cette clé
Qui permit à Shakespeare d’ouvrir son cœur ; la mélodie
De son petit luth a réconforté Pétrarque blessé ;
Le Tasse mille fois a soufflé dans sa flûte ;
Souffrant en son exil, Camõens grâce à lui soupira ;
Le Sonnet fit étinceler une heureuse feuille de myrte
Parmi le cyprès dont Dante couronna
Son front de prophète : cette torche, ce ver,
Réjouit Spenser quand, appelé au pays des fées,
Il dut lutter par des chemins obscurs ; et quand s’abattit
Le brouillard sur le chemin de Milton, entre ses mains
L’objet devint une trompe par laquelle il répandit
De ces strophes qui réveillent les âmes – hélas trop peu !

Traduit de l’anglais par © Maxime Durisotti (rév. nov. 2015)

SCORN NOT THE SONNET…

Scorn not the Sonnet; Critic, you have frowned,
Mindless of its just honours; with this key
Shakespeare unlocked his heart; the melody
Of this small lute gave ease to Petrarch’s wound;
A thousand times this pipe did Tasso sound;
With it Camoens soothed an exile’s grief;
The Sonnet glittered a gay myrtle leaf
Amid the cypress with which Dante crowned
His visionary brow: a glow-worm lamp,
It cheered mild Spenser, called from Faery-land
To struggle through dark ways; and when a damp
Fell round the path of Milton, in his hand
The Thing became a trumpet; whence he blew
Soul-animating strains – alas, too few!

Et voici la version, ou plutôt l’imitation qu’en donne Sainte-Beuve dans Vie, poésies et pensées de Joseph Delorme (1829). L’inventaire de poètes anglais ne suffit pas à Sainte-Beuve, qui ne garda de l’évocation finale de Milton qu’un seul vers afin d’ancrer son poème dans la tradition française en substituant les noms de Ronsard et Du Bellay – sans vraiment respecter l’esprit de Wordsworth, qui évoquait l’usage que chaque poète avait eu du sonnet.

IMITÉ DE WORDSWORTH.

Ne ris point des sonnets, ô Critique moqueur !
Par amour autrefois en fit le grand Shakespeare ;
C’est sur ce luth heureux que Pétrarque soupire,
Et que le Tasse aux fers soulage un peu son cœur ;

Camoens de son exil abrége la longueur,
Car il chante en sonnets l’amour et son empire ;
Dante aime cette fleur de myrte, et la respire,
Et la mêle au cyprès qui ceint son front vainqueur ;

Spenser, s’en revenant de l’île des féeries,
Exhale en longs sonnets ses tristesses chéries ;
Milton, chantant les siens, ranimait son regard :

Moi, je veux rajeunir le doux sonnet en France ;
Du Bellay, le premier, l’apporta de Florence,
Et l’on en sait plus d’un de notre vieux Ronsard.

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