Chantier de traduction : autour de H. Heine

Le voyage dans le Harz, dont voici le prologue, est rédigé en 1824 et paraît en 1826 dans le premier volume des Reisebilder. Il s’agit d’un récit de voyage entre Göttingen et Ilsenburg, à travers les montagnes du Harz. Heinrich Heine garde de ses années d’études à Göttingen un souvenir amer. Toute sa vie il ironisera sur la nature sèche et morte du savoir livresque de professeurs, en réservant ses plus grinçants sarcasmes aux philologues. Les premiers chapitres sont particulièrement virulents. Heine décrit les habitants de la ville en ces termes :

« Dans l’ensemble, les habitants de Göttingen se répartissent entre étudiants, professeurs, philistins et bétail ; quatre ordres qui du reste ne sont rien moins que rigoureusement distincts. L’ordre du bétail est le plus conséquent. Il serait bien trop fastidieux d’énumérer ici les noms des étudiants et des professeurs ordinaires et extraordinaires ; il faut dire que je ne me rappelle pas à l’instant tous les noms des étudiants, et parmi les professeurs, nombreux sont ceux qui n’ont pas encore de nom. »

Le prologue, dont la traduction suit, reprend des images chères au poète – l’éloignement loin d’un monde sec, « plat » (glatt, ici), par opposition aux élevées montagnes, pleines de la vie de la nature et de la liberté de la pensée. C’est dans la nature que Heine, qui pourtant est absolument pétri de culture classique et biblique, renoue avec une pensée vivante, pleine de l’amour, fût-il des livres, qui manque au monde universitaire.

Prologue

Robes noires, bas de soie,
Blanches manchettes polies,
Doux parler, embrassades –
Ah ! S’ils avaient seulement un cœur !

Un cœur dans la poitrine, et l’amour,
Le chaud amour dans le cœur –
Ah ! ils me tuent à chansonner
Mensongèrement sur les peines d’amour.

Je veux monter sur les montagnes,
Où sont construites de pieuses huttes,
Où la poitrine librement se dégage,
Et où souffle la libre brise.

Je veux monter sur les montagnes,
Où s’élèvent les sombres sapins,
Bruissent les ruisseaux, chantent les oiseaux,
Et se pourchassent les fiers nuages.

Adieu, vous, plats amphithéâtres,
Plats messieurs, plates dames,
Je veux monter sur les montagnes
Et riant vous regarder d’en haut.

Traduit par ©Claire Placial, 31 mai 2012

Prolog

Schwarze Röcke, seidne Strümpfe,
Weiße, höfliche Manschetten,
Sanfte Reden, Embrassieren –
Ach, wenn sie nur Herzen hätten!

Herzen in der Brust, und Liebe,
Warme Liebe in dem Herzen –
Ach, mich tötet ihr Gesinge
Von erlognen Liebesschmerzen.

Auf die Berge will ich steigen,
Wo die frommen Hütten stehen,
Wo die Brust sich frei erschließet,
Und die freien Lüfte wehen.

Auf die Berge will ich steigen,
Wo die dunklen Tannen ragen,
Bäche rauschen, Vögel singen,
Und die stolzen Wolken jagen.

Lebet wohl, ihr glatten Säle!
Glatte Herren, glatte Frauen!
Auf die Berge will ich steigen,
Lachend auf euch niederschauen.