Ce sonnet a été écrit par Milton après qu’il a perdu sa femme. Mais laquelle ? la première, Mary Powell, morte en couches en 1652, ou la seconde, Katharine Woodcock, morte d’une fièvre à la suite d’un accouchement en 1658. Mais quand il épousa cette dernière, Milton était déjà complètement aveugle, et ne l’avait donc jamais effectivement vue. Comment la pourrait-il revoir… Au terme d’une demi pages de spéculations, l’édition Oxford finit par dire que « In the light of such ambiguous evidence, it might be worth entertaining the possibility that Milton is thinking of both his marriages in the poem. » Laquelle ? Les deux, mon capitaine ! La Pléiade (Anthologie bilingue de la poésie anglaise) arrête qu’il s’agit de la seconde. Or « late », vers 1, peut avoir une valeur adverbiale dans « late espousèd » (récemment épousée) ou adjectivale et signifier défunte. J’ai opté pour la première solution (donc la seconde femme) dans ma traduction.

Je crus voir mon élue, dernièrement épousée,
Conduite à moi comme Alceste hors de la tombe,
Qu’à son époux ravi rendit le puissant fils de Jupiter,
Arrachée à la mort, bien que pâle, défaillante.
Semblant lavée de la souillure de l’enfantement, selon
La purification prescrite par l’antique loi, la mienne
Telle que j’espère qu’encore une fois je la pourrai
Toute entière revoir, dans les cieux, et sans limites,
Vint toute vêtue d’un blanc pur autant que son esprit :
Sa face était voilée, mais en voyant j’avais la vision* :
Amour, douceur, bonté rayonnant en sa personne
Si clairement, plus qu’aucune face jamais n’émit de joie.
Mais, Oh ! comme pour m’embrasser elle s’inclina,
Je m’éveillai, elle s’envola, et le jour me rendit à ma nuit.

Traduit de l’anglais par ©Maxime Durisotti

* Je confesse que pour traduire « fancied sight », j’ai dérobé la dichotomie « vue/vision » à Mallarmé, qui dans « Prose » écrit « Oui, dans une île que l’air charge / De vue et non de visions / Toute fleur s’étalait plus large / Sans que nous en devisions. » Il s’agit essentiellement d’une réminiscence lexicale, rien de plus, d’une défroque dont je vêts la pensée de Milton, la lettre de l’un pour l’esprit de l’autre.

Methought I saw my late espousèd saint
Brought to me like Alcestus from the grave,
Whom Jove’s great son to her glad husband gave,
Rescu’d from death by force though pale and faint.
Mine as whom washed from spot of childbed taint,
Purification in the old law did save,
And such as yet once more I trust to have
Full sight of her in heaven without restraint,
Came vested all in white, pure as her mind:
Her face was veil’d, yet to my fancied sight
Love, sweetness, goodness in her person shin’d
So clear, as in no face with more delight.
But O as to embrace me she enclin’d
I wak’d, she fled, and day brought back my night.