Le poème « Ginkgo Biloba » est publié en 1819 dans le Divan occidental-oriental de Goethe. L’arbre, originaire d’extrême Orient, est planté pour la première fois en Europe au xviiie siècle. Les arbres exotiques font apparemment fureur dans les jardins allemands à l’époque de Goethe, ce qui déplaît fort au jardinier des Affinités Electives (1809) : « les nouveaux arbustes d’agrément et les fleurs en vogue lui demeuraient passablement étrangers ; et, devant le champ infini de la botanique qui s’ouvrait devant lui, avec tous ces noms exotiques qui bourdonnaient à ses oreilles, il éprouvait une sorte de recul qui le contrariait beaucoup » (traduction de Jean-Jacques Pollet, 2009). Mais le Gingko n’est pas pour Goethe un arbre exotique parmi d’autres. La forme curieuse de ses feuilles, dont on ne sait si ce sont deux feuilles jointes, ou une seule feuille qui se divise en deux parties distinctes, se fait figure de l’un et du multiple. C’est un thème récurrent chez Goethe : que l’on songe à ce célèbre vers de Faust, Zwei Seelen wohnen, ach ! in meiner Brust (« Deux âmes, hélas ! habitent ma poitrine ». Je traduis) ; thème proche de l’idée de l’interaction des parties dans la totalité. Le Ginkgo par ailleurs, se fait figure orientale au sein d’un recueil « occidental-oriental » à l’image de la feuille à deux lobes, une et duelle.

Ce poème est l’un des plus connus de Goethe, et il en existe de bien nombreuses traductions. Celle que voilà n’ajoute pas grand chose à celles qui la précèdent ; elle sera un hommage, outre à Goethe, à un arbre que j’aime beaucoup.

La feuille de cet arbre, que l’Orient
À mon jardin a confié,
Donne à goûter un sens secret
Que l’initié apprécie.

Est-ce un seul être vivant,
Qui en lui-même se sépare ?
Est-ce deux êtres, qui si bien se cherchent
Qu’on les croit ne faire qu’un ?

Pour répondre à cette question,
Voilà que j’ai trouvé le sens juste,
Ne sens tu pas à mes chants,
Que je suis, et Un, et double ?

Traduit par Claire Placial

Dieses Baums Blatt, der von Osten
Meinem Garten anvertraut,
Giebt geheimen Sinn zu kosten,
Wie’s den Wissenden erbaut,

Ist es Ein lebendig Wesen,
Das sich in sich selbst getrennt?
Sind es zwei, die sich erlesen,
Daß man sie als Eines kennt?

Solche Frage zu erwidern,
Fand ich wohl den rechten Sinn,
Fühlst du nicht an meinen Liedern,
Daß ich Eins und doppelt bin?