Chantier de traduction : autour de H. Heine

Heine entreprend en 1827 un voyage qui le mène de Munich à Gênes. Il publie le récit  de ce voyage en 1829 dans la troisième partie des Reisebilder. Le chapitre VI, intégralement traduit ici, fait suite à l’évocation d’une renaissance intérieure du poète, parallèle à l’approche du printemps et à l’avancée du voyageur dans les montagnes alpines.
Dans ce chapitre, il semblerait quasiment que Heine plagie Baudelaire par anticipation. Le poète est en effet semblable au prince des nuées. À moins que la hauteur de vue de l’aigle soit un idéal inatteignable.

Tirily ! Tirily ! je vis ! je sens la douce douleur de l’existence, je sens toutes les joies et tourments du monde, je souffre pour le salut de l’ensemble de la race humaine, j’expie ses péchés, mais j’en jouis aussi.

Et je n’ai pas de sympathie qu’envers les hommes, mais aussi envers les plantes, leurs mille langues vertes me racontent les plus ravissantes histoires, elles savent que je ne suis pas fier, et que je parle aussi volontiers à la plus petite fleur des champs, qu’au plus haut sapin. Ah ! c’est que je sais bien ce qu’il en est, de ces sapins ! Depuis les profondeurs de la vallée ils semblent hauts comme le ciel, ils dominent presque les rochers les plus hardis – mais combien dure leur splendeur ? Au plus quelques minables siècles, et puis, fatigués par l’âge, ils s’effondrent et ils pourrissent par terre. La nuit, sardoniques, les petites chouettes sortent de leurs trous de rocher et se moquent d’eux, par dessus le marché : « Eh, les sapins, vous vous croyiez forts et capables de vous mesurer aux montagnes, maintenant vous êtes brisés par terre, et les montagnes sont toujours debout, inébranlables ».

Un aigle, assis sur son rocher préféré et entendant des moqueries de ce genre, ne peut que s’apitoyer. Et puis il pense à son destin propre. Il ne sait pas non plus quelle sera la profondeur où il devra un jour coucher. Mais les étoiles brillent si rassurantes, les ruisseaux des bois bruissent si réconfortants, et sa propre âme surmonte si fière toutes les pensées médiocres qu’il les oublie bientôt. Si par là dessus le soleil se lève, il retrouve son humeur habituelle et il vole à la rencontre du soleil, et quand il est assez haut, il lui chante ses désirs et ses tourments. Les autres animaux, en particulier les hommes, croient que l’aigle ne sait pas chanter, et ils ne savent pas qu’il ne chante que quand ils ne peuvent l’entendre, et que, par fierté, il ne veut être entendu que du soleil. Et il a raison ; il pourrait bien venir à l’idée de la racaille emplumée de faire une recension de son chant. Moi-même je sais bien à quoi ressemblent de semblables critiques : le coq se met sur un pied et coqueline : c’est un chanteur sans cœur ; le dindon glougloute : il manque d’un réel esprit de sérieux ; la tourterelle roucoule : il ne connaît pas l’amour véritable ; l’oie cacarde : il n’est pas scientifique ; le chapon caquette : il n’est pas moral ; le bouvreuil gazouille : il n’a malheureusement aucune religion ; le moineau pépie : il n’est pas assez productif ; les petites huppes, les petites pies, les petites chouettes, tous ces gens croassent et geignent et bourdonnent – il n’y a que le rossignol pour ne pas accorder sa voix au chœur de ces critiques, il ne se préoccupe pas du monde qui l’entoure, la rose rouge est son unique pensée et son unique chant, mélancolique il volette autour de la rose rouge et il se jette enthousiaste dans les épines bien-aimées et il saigne et il chante.

Traduit par Claire Placial