Chantier de traduction : autour de H. Heine

Heine lors de sa traversée à pieds du massif du Harz, visite une mine où est extrait le minerai de fer. Travail étrange pour la traductrice que de traduire un texte avec les mêmes impressions que Heine dans sa mine: sans y voir grand chose, faute de bien comprendre comment concrètement fonctionne une mine de fer en 1825. J’ai du moins appris l’existence et la fonction du « porion » (merci Julien). Pour le reste, voici encore un passage où la fraternité n’est jamais très loin de la satire, et vice-versa. La tempête sur la mer mentionnée fera l’objet d’un des poèmes de la Mer du Nord, « Sturm » (tempête), signe à mon sens du lien fait par Heine lui-même des différentes sections des Tableaux de voyage.
J’appelle le texte « descente à la mine », le titre n’est pas de Heine.

La descente dans les deux plus excellentes mines de Clausthal, la « Dorothéa » et la « Carolina », me sembla très intéressante, et je dois la raconter en détail.

À une demi-heure de la ville on arrive au niveau de deux grands bâtiments noirâtres. Là on est tout de suite accueilli par les mineurs. Ils portent des vestes sombres, habituellement d’un bleu acier, larges et tombant jusque sur le ventre, des pantalons d’une couleur similaire, un tablier attaché dans le dos et un petit chapeau de feutre vert, sans aucun bord, comme un cône coupé en deux. C’est dans une telle tenue, que l’on habille le visiteur, et un mineur, un porion, après avoir allumé sa lampe de mineur, le conduit dans une ouverture sombre, qui ressemble à un conduit de cheminée, il s’y engage jusqu’à la poitrine, il explique les règles selon lesquelles on doit se tenir aux échelles, et prie de le suivre sans peur. La chose elle-même est rien moins que dangereuse ; mais on ne le croit pas au début, si l’on n’entend rien au travail à la mine. Il y a déjà le sentiment spécial qu’on a à devoir se déshabiller et enfiler cette sombre tenue de délinquant. Et maintenant on doit ramper à quatre pattes, et le trou sombre est si sombre, et Dieu sait quelle est la longueur de l’échelle. Mais on remarque bientôt tout de même qu’il n’y a pas une seule échelle descendant dans l’éternité noire, mais qu’il y en a plusieurs, comportant entre quinze et vingt échelons, et mènent chacune à une petite planche sur laquelle on peut se tenir debout, et d’où de nouveau un nouveau trou mène à une nouvelle échelle. Je suis d’abord descendu dans la Carolina. C’est la plus sale, la moins réjouissante Carolina dont j’ai jamais fait la connaissance. Les échelons de l’échelle sont humides de crotte. Et on descend d’échelon en échelon, et le porion devant, qui assure constamment : ce n’est pas dangereux, il n’y a qu’à se tenir fermement aux échelons par les mains, et ne pas regarder ses pieds, et ne pas être pris de vertige, et pour rien au monde mettre le pied sur la planche latérale où passe la bruissante corde qui tire les tonnes et où il y a deux semaines un imprudent a été précipité et s’est malheureusement cassé le cou. Par là dessous on entend un confus bruissement et bourdonnement, on butte constamment sur des poutres et des cordes qui sont en mouvement pour remonter à la surface les tonnes contenant le minerai de fer qui a été extrait, ou l’eau qui s’était infiltrée. Par moments on parvient à des couloirs creusés transversalement, appelés des galeries, ou l’on voit les veines de minerai de fer, et où le mineur solitaire reste assis tout le jour et laborieusement frappe de son marteau la paroi pour en extraire des morceaux de minerai. Je ne suis pas parvenu jusqu’aux profondeurs extrêmes où, comme le prétendent certains, on entend en Amérique les gens crier « Hourrah Lafayette ! » ; soit dit entre nous, j’ai trouvé que j’étais déjà allé assez profond comme ça : mugissement et rugissement continuel, angoissant mouvement de machines, écoulement de sources souterraines, de tout côtés de l’eau dégoulinant, la poussière de terre s’élevant en fumée, et la lampe de mineur scintillant toujours plus pâle dans la nuit solitaire. Vraiment, c’était assommant, je commençais à respirer avec difficulté, et c’est avec peine que je me tenais aux échelons de l’échelle. Je n’ai rien ressenti de ce qu’on appelle l’angoisse, mais, c’est assez étrange, là en bas dans les profondeurs je me suis rappelé que l’année précédente, à peu près à la même époque, j’avais vécu une tempête sur la mer du Nord, et je me disais à présent que c’est dans le fond vraiment agréable quand le bateau se balance en tous sens, que les vents jouent leur petite pièce de trompette, que résonne pendant ce temps là le vacarme que font les matelots, et que tout est secoué par le cher air libre du bon Dieu. Oui, l’air ! Cherchant à happer l’air, je gravis quelques douzaines d’échelles pour remonter et mon porion me mena par un couloir étroit et très long, creusé dans la montagne, vers la mine Dorothea. Le climat y est plus aéré et plus frais, et les échelles sont plus propres, mais aussi plus longues et plus raides que dans la Carolina. Je m’y sentis un peu mieux, en particulier parce que j’aperçus de nouveau les traces de personnes vivantes. Dans les profondeurs se montraient en effet des reflets mouvants ; des mineurs avec leurs lampes montaient progressivement avec le salut « Glückauf [1]! », et tandis que nous leur retournions leur salut, ils montèrent en passant devant nous ; et comme un souvenir paisible et amical, mais pourtant douloureusement énigmatiques, les visages de ces hommes jeunes et vieux me touchèrent, des visages aux profonds yeux clairs, graves, un peu pâles, et mystérieusement éclairés par la lampe, des hommes qui avaient passé toute le jour dans les sombres et solitaires puits des mines, et qui maintenant se languissaient de remonter vers la chère lumière du jour, et des yeux de leur femme, de leur enfant.

Mon Cicérone était lui même d’une nature honnête jusqu’à la moelle, fidèle comme un caniche allemand. Avec une joie rentrée il me montra la place où le duc de Cambridge, quand il avait visité la mine, avait mangé avec toute sa suite, et où est encore dressée la longue table de bois, aussi bien que le grand siège en fer, où le duc s’était assis. Ce dernier est mis là en éternel souvenir, dit le bon mineur, et avec feu, il raconta : comment de nombreuses festivités avaient eu lieu alors, comment toute la galerie avait été ornée de lumières, de fleurs et de feuilles, comment un mineur avait joué de la cithare et chanté, comment le cher gros duc réjoui avait porté un nombre considérable de toasts, et combien de mineurs, y compris lui-même en particulier, se feraient volontiers tuer pour le cher gros duc et pour toute la maison de Hanovre. Cela me touche toujours in petto quand je vois comment ce sentiment de la fidélité soumise s’exprime dans toute la simplicité de sa nature. C’est un si beau sentiment ! Et c’est un sentiment si véritablement allemand ! Les autres peuples peuvent bien être plus habiles, plus spirituels et plus délectables, mais aucun n’est aussi fidèle que le fidèle peuple allemand. Si je n’avais pas su que la fidélité est vieille comme le monde, je croirais que c’est un cœur allemand qui l’a inventée. La fidélité allemande ! Voilà qui n’est pas de la rhétorique pour compliment moderne ! À vos cours, Princes allemands, on devrait chanter et chanter encore la chanson du fidèle Eckart et du vil Burgund, ce dernier faisant tuer les chers enfants du premier, et qui le retrouve ensuite toujours aussi fidèle. Vous avez le peuple le plus fidèle, et vous vous trompez si vous croyez que ce vieux et raisonnable chien fidèle est soudain devenu fou s’il cherche à mordre vos mollets sacrés.

Telle la fidélité allemande, la petite lampe de mineur, sans trop vasciller elle nous avait guidé à travers le labyrinthe des puits et des galeries ; nous sortîmes de la sourde nuit de la mine, le soleil brillait – Glück auf !

La plupart des mineurs habitent à Clausthal et dans la bourgade minière voisine, Zellerfeld. Je rendis visite à plusieurs de ces braves gens, contemplai leurs petits aménagements domestiques, entendis quelques uns de leurs chants qu’ils accompagnent très joliment à la cithare, leur instrument préféré, me fis raconter par eux quelques contes miniers, et aussi réciter les prières qu’ils ont coutume de dire ensemble avant de descendre dans les puits sombres, et j’ai prié avec eux plus d’une bonne prière. Un vieux porion était même de l’avis que je devais rester avec eux et me faire mineur ; lorsque je pris tout de même congé, il me donna une commission pour son frère qui habite près de Goslar, et des baisers pour sa chère nièce.

Si immobile et paisible que paraisse la vie de ces gens, c’est tout de même une vie véritablement vivante. La vieille cacochyme et tremblante qui était assise derrière le poêle en face de la grande armoire peut bien être assise là depuis un quart de siècle, et sa pensée et ses sensations ont pris, à l’intérieur d’elle-même, la forme des angles de ce poêle et des sculptures de cette armoire. Et armoire et poêle vivent, puisqu’un être humain y a insufflé une partie de son âme.

Ce n’est que grâce à cette profonde vie des représentations, à travers cette « immédiateté » que sont apparus les contes allemands, dont la particularité réside dans le fait qu’il n’y a pas que les animaux et les plantes à parler et à agir, mais aussi des objets en apparence sans vie. À un peuple sensé et inoffensif, dans la silencieuse et paisible intériorité de ses huttes minières ou forestières, s’est révélée la vie intérieure de tels objets, qui y ont gagné un caractère nécessaire, cohérent, un doux mélange d’humeur fantastique et d’opinions purement humaines ; et ainsi nous voyons dans les contes, de façon merveilleuse et pourtant comme si cela allait de soi, des aiguilles à coudre et des épingles sortent de l’auberge du tailleur et se perdent dans le noir ; le brin de paille et le charbon veulent s’asseoir sur le ruisseau et se noient ; la pelle et le balais se dressent dans l’escalier et se disputent et se font tomber ; le miroir à qui on pose la question désigne l’image de la femme la plus belle ; même les gouttes de sang se mettent à parler, et disent les mots soucieux et sombres de la pitié inquiète. – Pour cette même raison, notre vie, dans l’enfance, est pleine de significations infinies, à cet âge tout nous est également important, nous entendons tout, nous voyons tout, toutes nos impressions sont uniformes, alors que plus tard nous y mettons de l’intention, nous nous préoccupons exhaustivement des éléments séparés, nous changeons laborieusement l’or clair de la vision contre l’argent en papier des définitions livresques, et nous gagnons en largeur de vie ce que nous perdons en profondeur de vie. Maintenant nous sommes des gens adultes, distingués ; nous emménageons souvent dans de nouveaux appartements, la bonne fait le ménage tous les jours, et change arbitrairement la place des meubles, qui nous intéressent peu parce que soit ils sont nouveaux, soit ils appartiennent aujourd’hui à Hans et demain à Isaak ; même nos habits nous demeurent étrangers, nous savons à peine combien il y a de boutons à l’habit que nous avons justement sur nous ; c’est que nous changeons de vêtements aussi souvent que possible, aucun d’entre eux ne reste en rapport avec notre physionomie intérieure et extérieure ; – nous pouvons à peine nous nous rappeler à quoi ressemblait cette veste brune qui nous a jadis attiré tant de moqueries, et sur les larges rayures de laquelle pourtant la chère main de notre aimée a reposé, adorable !

La vielle femme, en face de l’armoire, derrière le four, portait une vieille jupe fleurie d’une étoffe d’un genre disparu, c’était la robe de mariage de sa mère. Son arrière-petit-fils, un petit garçon blond, l’œil comme l’éclair, habillé en mineur, était assis à ses pieds et comptait les fleurs de sa jupe, et elle pouvait bien lui avoir déjà raconté bien des histoires à propos de cette jupe, bien des histoires graves et belles, que le garçon n’oubliera certes pas de sitôt, qui flotteront encore dans son esprit quand bientôt, quand il sera adulte, il travaillera solitaire dans les galeries nocturnes de la Carolina, et que peut-être il racontera à son tour quand sa chère grand-mère sera morte depuis longtemps, et lui, un vieillard éteint aux cheveux d’argent, il sera assis au milieu du cercle de ses petits-enfants, en face de l’armoire, derrière le poêle.

Je suis resté une nuit également à la Couronne, où entre temps le conseiller à la cour B. de Göttingen était descendu aussi. J’eus le plaisir de présenter mes hommages à ce vieil homme. Lorsque je m’inscris sur le livre d’or et parcourus le mois de juillet, j’y trouvai aussi le nom du très estimé Adalbert von Chamisso, le biographe de l’immortel Schlemihl. L’aubergiste me raconta : ce monsieur était arrivé par un temps extraordinairement mauvais, et il était reparti par un temps tout aussi mauvais.

Traduit par Claire Placial


[1] Salut des mineurs, qui signifie quasiment « salut » au sens étymologique du terme : « Glück » c’est le bonheur ou la chance, « auf » c’est la préposition qui indique le mouvement ascendant. « Bonne remontée » serait une possibilité de traduction, mais n’aurait pas la valeur idiosyncrasique de « Glückauf », que je ne traduis pas pour l’instant.