Autour de Dino Campana
A EMILIO CECCHI – FIRENZE

[17 décembre 1916]

Là entre Sorrente et Cumes où le Vésuve fume s’il fume je divague cher Cecchi, il me semble qu’une montagne une énorme montagne qui énorme spectrale macabre parce qu’elle n’existe pas se soit dressée à côté de moi et veuille exister – veuille exister veuille exister c’est atroce que ce qui n’existe pas veuille exister, ce cauchemar, veuille exister à n’importe quel prix menace de disparaître pour exister c’est atroce je donnerai mon sang pour dire qu’elle existe mais elle n’existe pas c’est un cauchemar.

            Cela fait trois mois que nous nous arrachons des mains les restes de notre amour.

            Je n’avais pas de raison de vivre autrefois c’est pourquoi j’ai cru aveuglément [.]

            Je n’avais pas de raison de vivre mais je ne pouvais pas avoir de raison de mourir mais comment mourir à l’instant ?

             Tout te sert ta force s’arrache ta personne veut se mettre ta douleur dans le lit ignominieux des druides, l’ultime noblesse inavouée secrète d’un malade que personne n’a le droit de te demander puis tout s’éloigne comme un cauchemar monstrueux.

            Je suis un gredin impitoyable je hais le piétisme protestant qui capture qui pleure et coule qui nie parce que lui n’existe pas parce que lui n’existe pas [.] Ce n’est pas de l’amour et ça s’éloigne grand énorme comme une montagne. Un fois j’avais sauté j’étais retourné à la nature au rire cher Cecchi. À présent je n’ai plus de force. Devant ces cyprès je pense à un vieux motif liturgique étrusque que j’avais entendu une fois sur l’Arno et qui ne veut pas revenir.

            Adieu inutile de m’écrire

            Ton ami

Dino Campana, traduit par Irène Gayraud.