Chantier de traduction : autour de W. Wordsworth

Voici une traduction du poème de Wordsworth sur les jonquilles, tel qu’il fut publié en 1807 dans la première édition des Poems, in Two Volumes. Wordsworth l’a repris et augmenté pour donner la version que la postérité a retenue. Ce très beau poème a le mérite de résumer la démarche poétique de Wordsworth : à l’expérience sensorielle du monde succède une remémoration créatrice qui opère la sédimentation du vécu en vérité.

Il fut écrit entre 1804 et 1807, après que William et Dorothy eurent observé, le cœur ravi, des jonquilles sur le versant ouest du lac d’Ullswater, l’un des endroits les plus saisissants du Lake District. En avril 1802, Dorothy Wordsworth notait dans son journal : « Je n’ai jamais vu de si belles jonquilles, elles poussent au milieu des pierres moussues çà et là autour d’elles, quelques-unes reposaient leur tête sur ces pierres, comme sur un oreiller, de fatigue et les autres se balançaient et tremblaient et dansaient et donnaient l’impression qu’elles riaient véritablement avec le vent qui leur soufflait dessus depuis le lac, ils avaient l’air si gais toujours scrutant toujours changeant. » – La note de mon édition critique précise aussi que selon Wordsworth, les lignes 15-16 sont de Mary, la femme du poète.

Comme dans le cas de « La Moissonneuse solitaire », j’ai souhaité retrouver un rythme proche de l’original, j’ai donc opté pour un vers de huit syllabes. Ce que j’ai dit pour le précédent poème vaut aussi pour celui-là ; il a fallu choisir, parfois, quelle partie de l’éléphant on faisait rentrer dans la caisse, et j’ai plutôt tenté de laisser les mots venir, car il est bien connu qu’on ne fait pas des poèmes avec des idées, mais des mots.

J’errais solitaire nuage,
Qui vogue haut sur monts et vaux,
Quand d’un coup je vis une foule,
Un essaim dansant de jonquilles ;
Le long du lac et sous les arbres,
Dix mille dansant dans la brise.

Près d’elles les vagues dansaient,
Mais brillaient moins qu’elles n’étaient gaies ;
Ravi ne peut qu’être un poète
En si riante compagnie :
Je scrutai, scrutai, sans savoir
Quel trésor leur vue me confiait :

Car souvent lorsque je m’allonge
Que je sois rêveur ou pensif,
Elles brillent° pour l’œil intérieur,
Félicité des solitaires,
Et de plaisir mon cœur s’emplit
Et danse parmi les jonquilles.

Traduit de l’anglais par ©Maxime Durisotti

° C’est peut-être la perte la plus douloureuse : « flash » devrait être traduit par « scintiller », c’est-à-dire qu’ils projettent leur éclat de façon intermittente, dans un clignotement ; je pouvais laisser « Ils scintillent pour l’œil intérieur » mais il fallait alors compter sur une élision du « e » final, et cette licence ne me plaisait pas. Je pouvais opter pour « Pour l’œil intérieur ils scintillent » mais j’aurais créé une ambiguité qui n’a pas lieu d’être : l’apposition de « Félicité des solitaires » viendrait qualifier le scintillement et non la fonction imaginative elle-même, alors que la relative commençant par « which » en anglais ne présente aucune ambiguité.

I wandered lonely as a Cloud
That floats on high o’er Vales and Hills,
When all at once I saw a crowd
A host of dancing Daffodils;
Along the Lake, beneath the trees,
Ten thousand dancing in the breeze.

The waves beside them danced, but they
Outdid the sparking waves in glee:–
A Poet could not but be gay
In such a laughing company:
I gazed—and gazed—but little thought
What wealth the shew to me had brought:

For oft when on my couch I lie
In vacant or in pensive mood,
They flash upon the inward eye
Which is the bliss of solitude,
And then my heart with pleasure fills,
And dances with the Daffodils.