Chantier de traduction : autour de W. Wordsworth

Voici une traduction de l’un des poèmes les plus célèbres de Wordsworth, « The Solitary Reaper » – sans doute l’un des plus émouvants du poète. L’exécution est aussi brillante que le sujet simple : l’évocation du chant d’une moissonneuse au creux de la vallée. On retrouve, du point de vue de la forme, le Wordsworth des Ballades Lyriques, mais exprimant une mélancolie personnelle. Geoffrey Hartmann rappelle que le poème fut écrit après que Wordsworth a perdu son frère dans un naufrage.

C’est assez naturellement que j’ai souhaité traduire ce poème en respectant un critère métrique, dans le but de reproduire un peu de l’effet produit par le texte original. J’ai gardé la proposition anglaise : strophes de huit vers, des octosyllabes, à l’exception du quatrième vers, qui est un hexasyllabe, car cela semblait idoine. Et puis parce qu’à force de lire ce poème, de me le réciter en marchant le long de la mer, certains vers finissaient par se présenter d’eux-mêmes en français dans ma tête, traduits par je ne sais qui ou quoi en moi-même, mais selon un patron de vers identique. Enfin, j’ai négligé d’orner ces vers de rimes, comme le fait pourtant Wordsworth, et elles sont pour beaucoup dans la réussite musicale du poème anglais – mais j’ai négligé encore plus de préparer une justification pour cela. C’est sans en formuler clairement l’idée que j’ai sacrifié le son au rythme, la séduction vocalique du chant au ronron obsédant d’un débit. Et, oui, certains mots sont passés à la trappe, donc certains effets et avec eux un peu de la vision créée par Wordsworth, mais qu’y peut-on, lorsqu’en français tant de mots sont plus longs. Aussi, lorsque j’avais l’impression de devoir faire rentrer un éléphant dans une 2 CV, ou qu’en sacrifiant des mots c’était de ma peau que j’arrachais brutalement des sparadraps, je tentais de me mettre à l’écoute de ce qui revenait du poème, de l’écho renvoyé par moi au moment de l’écriture (une sorte de disposition générale, l’ici et le maintenant d’alors, à la fois mon goût prononcé pour certains mots, certains rythmes, que commandent des recherches personnelles dont j’ai à peine conscience, mais aussi l’état précis dans lequel j’étais à l’heure tardive de ce travail, fatigué et enthousiaste, ayant marché deux heures au bord de la mer et mangé une pizza.). Je ne traduis pas en préférant la lettre à l’esprit ou vice versa – la distinction est utile autant que jetable. Ces deux-là, je finis par me les représenter comme deux enfants siamois qui, au terme de leur course franchissent la ligne de l’esprit en criant « prem’s » de concert, avant de se disputer la victoire. Alors j’ai traduit en essayant de rendre ce qui me semblait la nuance principale de chaque vers, ou de chaque séquence : si un mot précis s’en avérait le support, qu’on ne s’étonne pas de le retrouver en français, s’il m’a plutôt semblé devoir mettre en lumière un sentiment affleurant – parfois, sous le soleil, telle zone détrempée de la grève ne prend-elle l’aspect d’un trou d’eau ? – je l’ai fait au détriment de tel mot. J’ai fait du cas par cas ; et comme toujours en matière de traduction, ce n’est qu’une proposition et tout est à refaire par chacun.

Ma grand-mère dit que trois déménagements valent un incendie ; peut-être une seule traduction suffit-elle. Mais si le grain ne meurt…

LA MOISSONNEUSE SOLITAIRE

Vois-la, qui seule dans le champ
Solitaire enfant des Highlands !
Moissonne et chante toute seule ;
Reste, ou passe sans bruit !
Seule elle fauche et lie le grain,
Poussant un chant mélancolique ;
Oh écoute ! le val profond
De partout déborde du son.

Jamais rossignol ne chanta
Si doucement pour le repos
De voyageurs en un coin d’ombre,
Parmi le sable arabe° ;
Jamais plus doux chant ne se fit
Lors du printemps par le coucou,
Pour rompre le calme des mers
Parmi les lointaines Hébrides.

Qui me dira ce qu’elle chante ?
Ces vers plaintifs ont-ils mémoire
De quelque ancien malheur, d’antan,
Des batailles antiques ;
Ou est-ce un plus humble poème,
Sujet familier de nos jours ?
Chagrin, perte, peine ordinaire,
Qui fut et sans doute sera !

Qu’importe, la fille chantait
Comme pour ne jamais finir ;
Je la vis chanter à l’ouvrage,
Penchée sur la faucille ;
J’écoutai à n’en plus pouvoir :
Et en remontant la colline
La musique en mon cœur durait,
Quand même on ne l’entendait plus.

Traduit par ©Maxime Durisotti

° Je dérobe à Mallarmé l’emploi capricieux de « parmi » devant un indénombrable singulier (« Verlaine ? il est caché parmi l’herbe Verlaine »)

THE SOLITARY REAPER

Behold her, single in the field,
Yon solitary Highland Lass !
Reaping and singing by herself;
Stop here, or gently pass !
Alone she cuts and binds the grain,
And sings a melancholy strain;
O listen ! for the Vale profound
Is overflowing with the sound.

No Nightingale did ever chaunt
So sweetly to reposing bands
Of Travellers in some shady haunt,
Amont Arabiand Sands:
No sweeter voice was ever heard
In spring-time from the cuckoo-bird,
Breaking the silence of the seas
Among the farthes Hebrides.

Will no one tell me what she sings ?
Perhaps the plaintive numbers flow
For old, unhappy, far-off things,
And battles long ago:
Or is it some more humble lay,
Familiar matter of today ?
Some natural sorrow, loss, or pain
That has been and may be again !

Whate’er the theme, the Maiden sang
As if her song could have no ending;
I saw her singing at her work,
And o’er the sickle bending;
I listened till I had my fill:
And, as I mounted up the hill,
The music in my heart I bore,
Long after it was heard no more.