Chantier de traduction : autour de W. Wordsworth

Voici une traduction de la version canonique des « Jonquilles », celle précisément qu’ont apprise par cœur les petits écoliers anglais et qui fut publiée en 1815. Wordsworth révisait souvent ses propres poèmes, et donnait à l’imprimeur des versions remaniées, ce poème n’a pas échappé à la règle.

De façon assez peu orthodoxe, mais admise, je n’ai compté qu’une syllabe pour le pronom « elles » qui reprend les jonquilles ; j’aurais aimé pouvoir ne m’en remettre qu’aux règles classiques de prononciation, mais cela menait à du bricolage dont je suis peu friand. J’ai sagement lâché le rabot car cette licence ne heurte pas le déploiement de la parole – j’en viens à me poser une question : de quoi peut-on être satisfait, lorsqu’on a terminé une traduction ? à l’échelle d’un mot, ou d’une expression, on peut se féliciter de nos trouvailles, mais le destin du traducteur n’est pas d’être uniquement un Géo Trouvetout du langage ; et souvent, on n’est rien d’autre qu’un douanier qui laisse entrer telle fraction de sens, prend sa dringuelle en libérant ses fantaisies au passage, et donne son billet retour au reste. A l’échelle du vers ou de plusieurs vers consécutifs, on est heureux de voir se lever certains effets de syntaxe qu’a dictés la langue originale, ou à la création desquels elle préside, tentant de polliniser la langue d’arrivée – c’est peut-être là qu’on cherche et qu’on trouve le plus, parfois qu’on s’affranchit de certaines rigidités de notre langue, et l’on sait alors ce que traduire veut dire. Mais à l’échelle du poème entier : d’un autre poème entier ? jouit-on uniquement du réseau de correspondances qu’on a établies entre une rive et l’autre ? Le traducteur s’est bricolé un passage sur l’abîme qui sépare les deux langues, les deux textes ; ou bien, comme le vil coyote du dessin animé lorsqu’il a couru au-delà de la limite de la falaise, l’art tout entier est suspendu sur l’abîme et tient ferme tant qu’il n’a pas regardé en bas et pris conscience que rien ne le soutient. La traduction non plus, n’a pas intérêt à regarder sous elle, et dans son élan, sans penser à ce qui demeure ou se perd en chemin, seule la porte son espoir d’être aussi et pleinement une parole.

LES JONQUILLES

J’errais solitaire nuage,
Qui vogue haut sur monts et vaux,
Quand d’un coup je vis une foule,
Un essaim de jonquilles d’or ;
Le long du lac et sous les arbres,
Voletant, dansant dans la brise.

Constantes comme les étoiles
Qui sur la Voie Lactée scintillent,
En ligne elles s’étendaient sans fin
Le long du rebord de la baie :
J’en vis dix-mille en un coup d’œil,
Qui dansaient agitant la tête.

Près d’elles les vagues dansaient,
Mais brillaient moins qu’elles n’étaient gaies ;
Ravi ne peut qu’être un poète
En si riante compagnie :
Je scrutai, scrutai, sans savoir
Quel trésor leur vue me confiait :

Car souvent lorsque je m’allonge
Que je sois rêveur ou pensif,
Elles brillent pour l’œil intérieur,
Félicité des solitaires,
Et de plaisir mon cœur s’emplit
Et danse parmi les jonquilles.

Traduit de l’anglais par ©Maxime Durisotti

THE DAFFODILS

I wandered lonely as a cloud
That floats on high o’er vales and hills,
When all at once I saw a crowd,
A host, of golden daffodils ;
Beside the lake, beneath the trees.
Fluttering and dancing in the breeze.

Continuous as the stars that shine
And twinkle on the milky way,
They stretched in never-ending line
Along the margin of a bay :
Ten thousand saw I at a glance,
Tossing their heads in sprightly dance.

The waves beside them danced ; but they
Out-did the sparkling waves in glee :
A poet could not but be gay,
In such a jocund company :
I gazed – and gazed – but little thought
What wealth the show to me had brought :

For oft, when on my couch I lie
In vacant or in pensive mood,
They flash upon that inward eye
Which is the bliss of solitude ;
And then my heart with pleasure fills,
And dances with the daffodils.