Chantier de traduction : autour de H. Heine

Le sonnet « Im tollen Wahn » est inclus dans le cycle Junge Leiden, qui ouvre le Livre des chants (Buch der Lieder). Les sonnets inclus dans ce cycle ont été composés pendant les années 1820 à 1822 ; le poète n’a pas vingt-cinq ans et poursuit ses études de droit entre Göttingen et Berlin. Déjà sont perceptibles des motifs que l’on retrouvera dans les œuvres des années suivantes, notamment dans l’ensemble des Reisebilder : le lien entre départ et délire, l’illusion amoureuse comme symptôme de la folie, l’hostilité du monde exprimée par le rire haineux. Pourtant, une fois n’est pas coutume, le retour n’est pas malheureux.

Dans un délire fou je t’avais quittée un jour,
Je voulais aller jusqu’au bout du monde,
Et je voulais voir si je trouverais l’amour,
Pour avec amour étreindre l’amour.

L’amour je l’ai cherché parmi toutes les rues,
Devant toutes les portes j’ai tendu les mains,
Et ai mendié quelques miettes d’amour –
Mais on ne m’a donné qu’haine froide, en riant.

Et toujours j’ai erré après l’amour, toujours
Après l’amour, mais l’amour jamais je ne l’ai trouvé,
Et je suis revenu chez moi, malade, troublé.

Mais alors tu es venue à ma rencontre,
Et ah ! ce qui flottait alors dans tes yeux,
C’était le doux amour depuis longtemps cherché.

(Traduit par Claire Placial)

Im tollen Wahn hatt ich dich einst verlassen,
Ich wollte gehn die ganze Welt zu Ende,
Und wollte sehn, ob ich die Liebe fände,
Um liebevoll die Liebe zu umfassen.

Die Liebe suchte ich auf allen Gassen,
Vor jeder Türe streckt ich aus die Hände,
Und bettelte um gringe Liebesspende –
Doch lachend gab man mir nur kaltes Hassen.

Und immer irrte ich nach Liebe, immer
Nach Liebe, doch die Liebe fand ich nimmer,
Und kehrte um nach Hause, krank und trübe.

Doch da bist du entgegen mir gekommen,
Und ach! was da in deinem Aug geschwommen,
Das war die süße, langgesuchte Liebe.

Est-ce projection de mes propres objets de recherche si je vois dans ce sonnet un intertexte avec le Cantique des cantiques ? Si j’en crois la fréquence avec laquelle Heine notamment dans Idées. Le livre de Le Grand, use de la réécriture satirique de ce texte qu’il connaît nécessairement, je pense qu’il n’est pas malvenu de trouver dans le sonnet des échos du Cantique, même si l’édition critique préparée par Pierre Grappin et parue chez Hoffmann und Campe n’en fait pas état. Il est vrai que la thématique de l’amour cherché-perdu-trouvé n’est pas neuve. Tout de même, n’y a-t-il pas un écho entre le vers 5, « L’amour je l’ai cherché parmi toutes les rues » (Die Liebe suchte ich auf allen Gassen) et ce passage du Cantique (je cite et traduis la traduction de Luther en orthographe modernisée, Deutsche Bibelgesellschaft, 1999) :

Des Nachts auf meinem Lager suchte ich, den meine Seele liebt. Ich suchte ; aber ich fand ihn nicht. Ich will aufstehen und in der Stadt umhergehen auf den Gassen und Strassen und suchen, den meine Seele liebt. Ich suchte ; aber ich fand ihn nicht. (…) da fand ich, den meine Seele liebt. Ich hielt ihn und liess ihn nicht los (…)

Pendant la nuit sur mon lit j’ai cherché celui que mon âme aime. J’ai cherché ; mais je ne l’ai pas trouvé. Je veux me lever et tourner dans la ville dans les allées et les rues et chercher celui que mon âme aime. J’ai cherché ; mais je ne l’ai pas trouvé. (…) là j’ai trouvé celui que mon âme aime. Je l’ai tenu et ne l’ai plus laissé partir (…)

Les destinataires des poèmes d’amour de Heine sont des femmes, réelles ou fictives. Même si rien grammaticalement dans le texte allemand n’oblige à accorder en français les personnages au féminin, c’est parce que l’auteur de ce texte reste Heine, homme s’adressant à une figure féminine, que j’ai réalisé dans la traduction ci-dessous les accords au féminin. Mais puisque je suis quant à moi une traductrice, que rien dans le texte allemand ne l’interdit grammaticalement – sinon le contexte, qui a son poids, d’où la première traduction – et pour placer le texte dans la continuation du Cantique des cantiques, dans lequel c’est la figure féminine qui prend la parole et qui erre par les rues et qui cherche « celui que [son] âme aime », je propose la version alternative suivante :

Dans un délire fou je t’avais quitté un jour,
Je voulais aller jusqu’au bout du monde,
Et je voulais voir si je trouverais l’amour,
Pour avec amour étreindre l’amour.

L’amour je l’ai cherché parmi toutes les rues,
Devant toutes les portes j’ai tendu les mains,
Et ai mendié quelques miettes d’amour –
Mais on ne m’a donné qu’haine froide, en riant.

Et toujours j’ai erré après l’amour, toujours
Après l’amour, mais l’amour jamais je ne l’ai trouvé,
Et je suis revenu chez moi, malade, troublé.

Mais alors tu es venu à ma rencontre,
Et ah ! ce qui flottait alors dans tes yeux,
C’était le doux amour depuis longtemps cherché.