Chantier de traduction : autour de H. Heine

Le Voyage dans le Harz (Die Harzreise) est bien plus qu’un récit de voyage. Il commence avec la critique corrosive des universitaires de Göttingen, se poursuit oscillant entre le document sociologique (la visite aux mines de Clausthal) et l’évocation fantasmagorique du paysage du mont Brocken, et se termine par cette page, dans laquelle Heine qui vient de louer la beauté de la rivière Ilse, évoque pour la première fois dans ce texte la figure de la femme aimée. « C’est le premier mai, le plus minable commis de boutique a le droit aujourd’hui d’être sentimental, et tu voudrais interdire au poète de l’être ? ».

C’est le premier mai, et je pense à toi, belle Ilse[1] – ou dois-je t’appeler « Agnes », parce que ce nom me plaît mieux ? – je pense à toi, et je voudrais te revoir dévaler la montagne, éclatante. Mais ce que je préférerais, ce serait me tenir en bas dans la vallée et te prendre dans mes bras. – C’est une belle journée ! – Partout je vois la couleur verte, la couleur de l’espoir. Partout, comme de charmants miracles, s’épanouissent les fleurs, et même mon cœur veut refleurir. Ce cœur aussi est une fleur, une fleur très singulière. Ce n’est pas une modeste violette, pas une riante rose, pas un pur lis, ou une autre petite fleur qui par des amabilités habiles réjouit le cœur des filles, et qui se laisse joliment placer sur les jolies poitrines, et se fane aujourd’hui et refleurit demain. Ce cœur ressemble davantage à cette pesante fleur aventureuse des forêts du Brésil, qui d’après la légende ne fleurit qu’une fois tous les cent ans. Je me rappelle que, quand j’étais enfant, j’ai vu une fleur de ce genre. Nous entendîmes la nuit comme un coup de pistolet, et le matin suivant les enfants du voisinages me racontèrent que c’était l’« Aloe », qui avait fleuri en produisant cette détonation. Ils me menèrent dans leur jardin, et je vis à mon grand étonnement que la plante dure et basse, aux feuilles follement larges, crénelées et pointues, auxquelles on pouvait se blesser, était maintenant étirée en hauteur, et portait tout en haut, telle une couronne d’or, la plus exquise floraison. Nous autres les enfants ne pouvions pas voir aussi haut, et le grand et jovial Christian, qui nous aimait bien, bâtit un escalier de bois autour de la fleur, et nous y grimpâmes comme des chats, et regardâmes curieux dans le calice ouvert de la fleur, d’où sortaient les jaunes étamines et d’où s’exhalaient des parfums violents et étranges dans une splendeur inouïe.

Oui, Agnes, ce cœur ne fleurit ni souvent, ni aisément ; aussi longtemps que je me souvienne, il n’a fleuri qu’une seule fois, et cela fait longtemps déjà, sans doute cent ans déjà.  Je crois que, aussi magnifique ait été alors le déploiement de sa floraison, elle a dû sans doute dépérir misérablement par manque de soleil et de chaleur, si elle n’a pas été détruite pour de bon par une sombre et violente tempête hivernale. Mais maintenant cela s’agite et se presse de nouveau dans ma poitrine, et si tu entends soudain tirer – jeune fille, n’aie pas peur ! Je ne me serai pas tiré une balle, mais c’est mon amour qui fait éclater ses bourgeons, et qui tire des chansons rayonnantes, des dithyrambes éternels, chantant très joyeusement, à pleine voix.

Mais si cet amour est trop haut pour toi, jeune fille, facilite-toi les choses, et grimpe l’escalier de bois, et regarde d’en haut mon cœur qui saigne.

Le jour est jeune encore, le soleil a à peine parcouru la moitié de son chemin, et le parfum de mon cœur est déjà si fort qu’il me monte à la tête, et que je ne sais plus où s’arrête l’ironie et où commence le ciel, que je peuple l’air de mes soupirs, et que moi-même je voudrais me dissoudre en de doux atomes, en la divinité incréée ; – comment cela pourra-t-il se faire, si la nuit tombe, et si les étoiles apparaissent au ciel, « les infortunées étoiles, qui pourront te dire – – »

C’est le premier mai, le plus minable commis de boutique a le droit aujourd’hui d’être sentimental, et tu voudrais interdire au poète de l’être ?


[1] Rivière du Harz dont Heine vient de louer la beauté.