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Chantier de traduction : autour de H. HeineLes deux poèmes (le présent « Fantôme marin » et « Purification« ) dont je publie aujourd’hui une traduction sont extraits de la première partie du recueil La Mer du Nord, où ils se font suite et se répondent. Heine voit pour la première fois la Mer du Nord en 1826. Il séjourne sur l’îe de Norderney, dont il tire un récit en prose publié dans ce qui constitue la troisième partie de la Mer du Nord dans les Tableaux de voyage. Il y cite, notamment, les Affinités Électives de Goethe, où le thème de l’homme se reflétant au miroir de l’eau, jusqu’à y sombrer, est évoqué. À l’attraction fatale de l’élément aquatique s’ajoute ici la réminiscence de la peinture néerlandaise – c’est toute une somme culturelle de l’Allemagne du Nord qui est évoquée dans ces pages. Mais avant tout, défense et illustration du ressassement, le recueil est une méditation sur l’amour perdu, et sur la renaissance.

Fantôme marin

10

Mais moi j’étais couché sur le pont du bateau,
Et regardais, l’œil rêveur,
Sous la surface de l’eau claire comme un miroir,
Et regardais plus profond, plus profond –
Jusqu’à ce qu’aux profondeurs de la mer,
Au début comme un crépuscule brouillé
Mais aux couleurs de plus en plus certaines,
Apparussent des coupoles et des tours,
Et enfin, claire comme le soleil, une ville entière,
Médiévale, néerlandaise,
Où des gens vivaient.
Des hommes pensifs, en manteaux noirs,
En collerettes blanches, rubans et médailles,
Et de longues dagues et de longs visages,
Marchent, dans le tourbillon de la place du marché
Vers les hauts escaliers de la mairie,
Où les statues en pierre de l’empereur
Montent la garde avec sceptre et épée.
Non loin, devant de longues rangées de maisons,
Aux fenêtres claires comme des miroirs
Et des tilleuls taillés en pyramide,
Passent des jeunes filles dans un froissement de soie,
Petits corps minces, visages en fleur
Encadrés comme il faut de petits bonnets noirs
Et les cheveux d’or s’en déversent.
Des compagnons bariolés dans des tenues espagnoles
Paradent devant elles et hochent la tête.
Des femmes âgées,
Dans les robes brunes d’un âge disparu,
Livre de messe et rosaire à la main,
Se pressent, trottinent,
Vers la grande cathédrale,
Poussées par le son des cloches,
Et le mugissement de l’orgue.

Moi-même me saisit le mystérieux frisson
Que cause ce son lointain !
Une infinie langueur, une douleur profonde
Envahissent mon cœur,
Mon cœur à peine guéri ; –
C’est comme si toutes ses
Blessures, baisées par les lèvres chères, se rouvraient,
Et se remettaient à saigner
Des gouttes chaudes, rouges,
Qui tombent longtemps, lentement
Sur une vieille maison, tout en bas
Dans la profonde ville marine,
Sur une vieille maison aux hauts pignons,
Mélancolique et vide de gens,
Sinon, à la fenêtre du bas,
Une fille assise,
La tête appuyée sur le bras,
Comme une pauvre enfant oubliée –
Et je te connais, pauvre enfant oubliée !

Tout au fond, au fond de la mer,
Tu te cachais donc de moi,
Par un caprice d’enfant,
Et tu ne pouvais remonter à la surface,
Et tu demeurais étrangère parmi des étrangers
Durant des centaines d’années,
Pendant que moi, l’âme épouvantée
Par toute la terre je te cherchais
Et toujours te cherchais,
Toi toujours aimée,
Toi depuis longtemps perdue,
Toi enfin retrouvée –
Je t’ai retrouvée et de nouveau je regarde

Ton doux visage,
Tes bons yeux fidèles,
Le cher sourire –
Et plus jamais je ne veux te quitter,
Et je descends vers toi,
Et les bras ouverts
Je me jette contre ton cœur –

Mais juste à temps encore
Le capitaine m’a attrapé par le pied,
Et m’a tiré sur le pont du bateau,
Et s’est écrié avec un mauvais rire :
« Docteur, mais vous êtes au diable ? »

 –

 

Traduit par ©Claire Placial, 2014

 

Seegespenst

10

 

Ich aber lag am Rande des Schiffes,
Und schaute, träumenden Auges,
Hinab in das spiegelklare Wasser,
Und schaute tiefer und tiefer –
Bis tief, im Meeresgrunde,
Anfangs wie dämmernde Nebel,
Jedoch allmählich farbenbestimmter,
Kirchenkuppel und Türme sich zeigten,
Und endlich, sonnenklar, eine ganze Stadt,
Altertümlich niederländisch,
Und menschenbelebt.
Bedächtige Männer, schwarzbemäntelt,
Mit weißen Halskrausen und Ehrenketten
Und langen Degen und langen Gesichtern,
Schreiten, über den wimmelnden Marktplatz,
Nach dem treppenhohen Rathaus,
Wo steinerne Kaiserbilder
Wacht halten mit Zepter und Schwert.
Unferne, vor langen Häuserreihn,
Wo spiegelblanke Fenster
Und pyramidisch beschnittene Linden,
Wandeln seidenrauschende Jungfern,
Schlanke Leibchen, die Blumengesichter
Sittsam umschlossen von schwarzen Mützchen
Und hervorquellendem Goldhaar.
Bunte Gesellen, in spanischer Tracht,
Stolzieren vorüber und nicken.
Bejahrte Frauen,
In braunen, verschollnen Gewändern,
Gesangbuch und Rosenkranz in der Hand,
Eilen, trippelnden Schritts,
Nach dem großen Dome,
Getrieben von Glockengeläute
Und rauschendem Orgelton.

Mich selbst ergreift des fernen Klangs
Geheimnisvoller Schauer!
Unendliches Sehnen, tiefe Wehmut
Beschleicht mein Herz,
Mein kaum geheiltes Herz; –
Mir ist, als würden seine
Wunden Von lieben Lippen aufgeküßt,
Und täten wieder bluten –
Heiße, rote Tropfen,
Die lang und langsam niederfall’n
Auf ein altes Haus, dort unten
In der tiefen Meerstadt,
Auf ein altes, hochgegiebeltes Haus,
Das melancholisch menschenleer ist,
Nur daß am untern Fenster
Ein Mädchen sitzt,
Den Kopf auf den Arm gestützt,
Wie ein armes, vergessenes Kind –
Und ich kenne dich, armes, vergessenes Kind!

So tief, meertief also
Verstecktest du dich vor mir,
Aus kindischer Laune,
Und konntest nicht mehr herauf,
Und saßest fremd unter fremden Leuten,
Jahrhundertelang,
Derweilen ich, die Seele voll Gram,
Auf der ganzen Erde dich suchte,
Und immer dich suchte,
Du Immergeliebte,
Du Längstverlorene,
Du Endlichgefundene –
Ich hab dich gefunden und schaue wieder

Dein süßes Gesicht,
Die klugen, treuen Augen,
Das liebe Lächeln –
Und nimmer will ich dich wieder verlassen,
Und ich komme hinab zu dir,
Und mit ausgebreiteten Armen
Stürz ich hinab an dein Herz –

Aber zur rechten Zeit noch
Ergriff mich beim Fuß der Kapitän,
Und zog mich vom Schiffsrand,
Und rief, ärgerlich lachend:
« Doktor, sind Sie des Teufels? »