Autour d’Antônio Vieira

Par Violaine Ribardière

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Celui que Fernando Pessoa sacra « empereur de la langue portugaise » est un écrivain encore peu connu en France, alors même qu’on le célèbre au Portugal et au Brésil : de nouvelles éditions de ses œuvres sont publiées, qu’il s’agisse des très nombreux Sermons ou bien de sa prose épistolaire, et une littérature critique et universitaire récente lui est consacrée.

Padre Antônio Vieira

Padre Antônio Vieira

Si la comparaison de Vieira avec Bossuet s’impose, parce qu’ils sont bien sûr contemporains, parce qu’ils sont tous les deux des hommes d’Eglise agissant dans les plus hautes sphères de l’Etat, parce qu’ils sont passés à la postérité par la littérature, en portant à son sommet l’art oratoire du sermon, ou encore parce que leurs deux écritures ont été qualifiées de baroques, il semble pourtant que les lecteurs brésiliens et portugais accordent au premier une place dans la littérature de leurs deux pays que le second, aussi admiré soit-il, n’occupe plus dans le paysage littéraire français. S’il fallait formuler une hypothèse, et si les affinités d’époque ne sont pas seules en cause, je dirais que Vieira innerve la langue et la littérature lusophones par la vivacité et l’audace de son style, par la vigueur de ses images, par le caractère sonore et rythmé de son verbe, par la clarté et l’intelligente précision de sa pensée ; en un mot, que ses sermons n’ont en rien perdu de leur verdeur. La théologie ordonne sa pensée sans que la religion l’enferme, et c’est donc la pensée d’un homme ouvert, actif, trop plein de foi pour craindre les hérésies dont on l’accusa. La présence primordiale de Vieira dans la littérature portugaise et brésilienne, et le plaisir qu’il y a à le lire, ainsi qu’à le dire en faisant résonner comme en une nef sa langue et sa voix, ont ainsi fait naître mon désir de le traduire.

Mais il y a aussi un bonheur particulier à lire et traduire Vieira, un bonheur qui tient peut-être à la proximité dans laquelle ces deux actes, indissociables dans le geste de traduire, nous placent avec l’auteur, lui-même toujours lecteur et toujours traducteur des textes sacrés. Le latin de la Bible est son point de départ, inséré dans le tissu du sermon, souligné par la couture des citations, et c’est la même couture qui tient ensemble le texte traduit en français. Plus rare, plus enfouie, on trouve aussi quelquefois la suture primitive de l’hébreu, comme dans ce sermon du cinquième mercredi de Carême, où les noms de Samarie et d’Elisée rayonnent depuis leur signification originelle. L’écriture du sermon est ainsi pour Vieira une herméneutique où s’enchevêtrent le travail de la traduction et de la glose, pour un auditoire dont il rêve d’ouvrir les oreilles, et les yeux, et le cœur et l’esprit, en lui ouvrant l’accès à la parole sainte. Les effets de la persuasion rhétorique ne se comprennent que dans ce but, à la fois théologique et politique.

Passionnante est donc la tâche du traducteur de Vieira, puisqu’en recevant dans sa langue celle d’un orateur hors du commun, qui sut séduire un roi, un pape, mais aussi les foules des deux côtés de l’Atlantique, il poursuit le dialogue, engagé par l’auteur, des langues entre elles. Cependant, l’accueil des langues latine et hébreu dans le portugais, défiant la dispersion de Babel, ne saurait être pour Vieira simple traduction, il s’agit plutôt de la continuation d’un projet divin : sans doute la superposition des langues et les correspondances de l’une à l’autre traduisent-elles mystérieusement, obscurément, l’unité et la clarté du divin.

Il en va de même de la rhétorique des sermons, exhibée dans son artificialité sans pourtant devenir un vain ornement : employé à bon escient, cet artifice est au contraire le moyen de signifier indirectement l’essence cachée du divin, et peut-être, dans l’espace entrouvert par un trope, de secrètement le figurer – de rendre possible sa présence. Mais la rhétorique est aussi plus simplement la clé qui ouvre les cœurs et les esprits fermés en faisant naître une émotion, un sentiment, une pensée. Car c’est la chair du langage qu’elle façonne et ordonne jusque dans ses plis pour en libérer le sens ou l’augmenter. Et il s’agit bien pour Vieira d’augmenter et d’élucider le sens du texte latin en le dépliant ici et maintenant dans le portugais du sermon. Il semble alors que la couture du latin ait cette vertu primordiale de réunir le sens, de le rassembler après qu’il a été déplié en d’infinis dédoublements et distinctions, développé en d’innombrables effets de symétrie, répétition ou opposition, comme l’attesterait cette façon qu’a l’orateur de conclure chacune des parties de son discours par la courte phrase latine, véritable sentence, qui soutient tout l’ensemble.

En cela, et si l’on veut bien suivre Jean Rousset, Vieira serait un parfait représentant du baroque puisque la définition qu’en propose le critique semble trouver dans son œuvre une nouvelle confirmation de sa validité. Dans le sermon, en effet, « la dispersion et la profusion », chaque affirmation latine étant divisée, découpée, longuement analysée et illustrée dans le discours en portugais, « tourn[e]nt autour d’un centre immobile », de nature sacrée. On y trouve aussi « l’organisation, caractéristique du baroque selon Rousset, de l’un au multiple ou du multiple à l’un, d’une circulation visible, de ce mouvement continu d’échanges et de références dont la fonction première est de fusion, de rassemblement des parties dispersées »[i]. Pour Vieira, le rassemblement se fait dans la langue de la Vulgate, tandis que le portugais organise le mouvement vers le multiple, et si c’est dans ce double mouvement de l’un au multiple et du multiple à l’un que la présence du divin peut se faire sentir, c’est aussi sans doute dans le permanent va-et-vient d’une langue à l’autre qui le redouble.

Pour le traducteur d’aujourd’hui cependant, le rapport qui, dans le geste de traduire, s’établit entre les langues, n’a nul besoin d’être pensé comme figure d’un rapport au sacré pour conserver sa véracité et dire quelque chose de l’essence de la traduction, telle que l’envisage notamment Antoine Berman. Pour ce dernier, la traduction « par sa visée de fidélité appartient à l’éthique : elle est par essence animée du désir d’ouvrir l’Etranger en tant qu’Etranger à son propre espace de langue. »[ii] J’ai voulu faire mienne cette perspective, m’efforçant de traduire le portugais de Vieira au plus près de sa syntaxe, de son rythme, de son lexique, c’est-à-dire de sa lettre, faisant plier le français tant que c’était possible afin d’ouvrir l’accès au portugais. Dans cette tâche, le latin, « troisième langue » au cœur même des deux textes en portugais et en français, langue familière, a peut-être joué le rôle de médiation essentiel à toute traduction tel que le conçoit Berman :

« Si l’écriture littéraire se déploie dans l’horizon d’une autre langue supérieure, à la fois origine et double idéal de la langue maternelle, celle du traducteur se déploie dans l’horizon d’une troisième langue qui occupe, elle aussi, la position de langue-reine. La première permet l’écriture dans la langue maternelle, la seconde la traduction dans celle-ci. (…) La traduction n’est pas possible (…) sans l’opération cachée de cette troisième langue qui vient médiatiser le rapport entre deux langues en contact. Peut-être que, sans elle, la langue maternelle traduisante ne pourrait jamais s’ouvrir pleinement à l’autre langue. »

  Ainsi, écrivant « dans l’horizon » du latin, langue supérieure, langue de la Vulgate, langue mère d’autres langues, Vieira, à sa façon qui est aussi la façon de son siècle, lui ouvre-t-il sa propre langue, indiquant par là à l’éventuel traducteur à venir ce que pourrait être le geste de traduire.

***

Né à Lisbonne en 1608, Antônio Vieira quitte le Portugal pour les terres du Brésil à l’âge de six ans. Dans le Nordeste de Bahia, Baie de tous les saints, il étudie auprès des jésuites. Quand il affirme vouloir se consacrer à l’enseignement auprès des Indiens, ses supérieurs le lui refusent : sa grande intelligence le destine à d’autres œuvres. Ordonné prêtre en 1635, il prêche ses premiers sermons à Bahia. Sa formation accomplie, il embarque en 1641 pour le Portugal où il accompagne une mission diplomatique. A Lisbonne, il inspire une telle admiration au roi du Portugal Dom João IV que celui-ci ne prendra plus de décision d’importance sans l’avoir d’abord entendu. C’est le début d’une carrière à la fois religieuse, politique et diplomatique, qui le conduira en France, en Hollande, à Rome, et le ramènera au Brésil comme missionnaire dans les états du Maranhão et du Pará, Vieira reprenant la mer à deux reprises vers le pays de sa jeunesse, affrontant les tempêtes, les naufrages et les pirates de la plus rocambolesque façon. Il passera finalement les dernières années de sa vie au Brésil et y mourra à l’âge de 89 ans.

Prêchant à Lisbonne, il impressionne par la clarté de ses discours ainsi que par le choix de sujets tant religieux et moraux que politiques, économiques et sociaux. Ils intéressent le public par leur actualité. On se presse dans les églises pour l’écouter. En 1644, il est nommé prédicateur du roi. C’est quotidiennement qu’il discute avec lui des sujets et actions de la dernière actualité, le conseillant aussi bien pour les questions de diplomatie que pour celles du commerce avec les colonies. Diplomate, missionnaire, moraliste, précepteur de l’héritier du trône et homme de lettres, le père Antônio Vieira est tout cela à la fois, considérant qu’il est de son devoir de prêcher, d’enseigner et d’agir.

« Mieux vaudrait qu’il n’y ait pas d’église dans la Miséricorde divine plutôt qu’il n’y ait pas d’hôpital, parce que l’image du Christ qui se trouve dans l’église est une image morte, qui ne souffre pas ; les images du Christ que sont les pauvres sont des images vives, qui souffrent. S’il n’y a pas d’autre moyen, que l’église soit convertie en hôpital et le Christ sera très content. »[iii]

Ces quelques phrases tirées du Sermon du quatrième dimanche de Carême, prêché en 1657 à Saint Louis du Maranhão, donnent une idée du caractère de Vieira et de son engagement. Homme de son temps, homme vivant parmi les hommes, Vieira n’hésite pas à dire haut ses pensées les moins conformes à l’orthodoxie religieuse et aux pouvoirs en place, au nom de ce qui lui semble juste et véritablement chrétien. Tout ce qui a trait à la dignité humaine lui est cher : il défend ainsi les Indiens d’Amérique et les Africains contre l’esclavage ; il lutte contre l’antisémitisme, n’hésitant pas à défendre auprès de Dom João IV la liberté de conscience des Juifs ; il s’oppose aux procédés de l’Inquisition. Dans le sermon du 5e mercredi de Carême, il s’en prend aux puissants qui sont venus l’écouter, dénonçant avec véhémence leur coupable cécité. Ses prises de position publiques lui valent d’être accusé d’hérésie et d’être enfermé sur dénonciation dans les prisons du Saint Office de Coimbra. Il est condamné au silence, le prêche ainsi que toute prise de parole lui étant interdits. C’est le pape, en 1675, qui annulera officiellement la condamnation, permettant à Vieira de prêcher à nouveau et de publier librement ses sermons, activité qui occupera les dernières années de sa vie.

 


[i] Jean Rousset, « Peut-on définir le baroque ? », Baroque [En ligne], 1 | 1965, mis en ligne le 24 décembre 2011, consulté le 08 décembre 2013. URL : http://baroque.revues.org/88

[ii] Antoine Berman, La traduction et la lettre ou l’auberge du lointain, Paris, Ed. du Seuil, 1999, p. 75.

[iii] « Melhor fora não haver na Misericórdia igreja, que não haver hospital, porque a imagem de Cristo que está na igreja é imagem morta, que não padece; as imagens de Cristo, que são os pobres, são imagens vivas, que padecem. Se não houver outro modo, converta-se igreja em hospital que Cristo será muito contente. »

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